Les fantômes du passé
Suria avait quitté la propriété avec pour seule compagnie une domestique. Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’inhumation de Mila. Depuis, la famille s’était retranchée dans leur propriété se coupant du reste de la population, refusant même de recevoir ceux qui venaient pour présenter leurs condoléances. Une atmosphère pesante régnait dans la vaste maison endeuillée. Viktor ne quittait plus son bureau de jour comme de nuit. Le visage renfrogné, vieilli par la fatigue de longues nuits sans sommeil, il n’avait plus prononcé un seul mot depuis l’enterrement de sa fille. Le mutisme et apathie du père poussaient ses fils, en l’absence de l’autorité du patriarche, à se disputer à longueur de journée sur les actions à mettre en place. Suria avait tenté de calmer les esprits, priant ses fils de revenir à la raison et d’attendre que la colère due à la mort de leur jeune sœur se soit estompée, mais rien n’y fit. Seuls Elijah et Niklaus ne se mêlaient pas à ces discussions sans fin. Les deux frères, comme leur père, s’isolaient chacun de leur côté, le visage fermé et les lèvres pincées. Suria ne supportait plus cette situation, elle étouffait entre les murs de cette maison.
Ce jour-là, elle avait décidé de se rendre au village. Elle marchait d’un pas rapide que sa pauvre domestique peinait à suivre. Le village n’était plus qu’à une centaine de mètres lorsqu’elle s’arrêta brusquement. Deux hommes à la carrure imposante et richement vêtus se dirigeaient vers elle. Elle sentit soudain les battements de son cœur s’accélérer et une angoisse l’envahir :
— Suria ! Quelle agréable rencontre ! Ça fait si longtemps, s’exclama l’un d’eux avec un sourire carnassier.
— Henrik…. Marcus, quelle surprise…répondit Suria la voix mal assurée.
— Nous sommes là pour quelques jours pour rendre visite à notre frère… Nous avons appris pour ta fille, reprit Henrik en plongeant son regard bleu dans celui de Suria. Il ne doit pas y avoir plus grande souffrance que celle de perdre un enfant, je n’ose même pas imaginer ce que tu ressens.
Suria ne put réprimer un tremblement et ne parvint pas à soutenir le regard d’Henrik.
— Heureusement qu’il te reste tes fils, ajouta Marcus, ce sont tous des hommes maintenant, Viktor doit en être fier. Espérons qu’il ne leur arrive rien…
— Ne vous approchez pas de ma famille, menaça Suria qui sentait une sourde colère l’envahir en entendant les menaces à peine voilée des deux frères.
Henrik s’approcha de Suria qui lutta pour ne pas reculer :
— Et dire que si tu n’avais pas trahi notre frère il y a trente ans avec ce salopard qui a ruiné notre père, tu n’aurais pas à souffrir aujourd’hui. C’est sans doute ce que l’on appelle le destin. Et crois-moi, Suria, ce n’est que le début…, menaça-t-il.
Une haine implacable se lisait sur son visage. Suria aurait voulu fuir mais ses jambes refusaient de lui obéir.
— Tout va bien, mère ?
En entendant la voix de son fils, Suria sursauta et se retourna vivement.
— Niklaus…rentre. Tout va bien, ordonna–t-elle , le suppliant du regard.
Mais son fils ne la regardait pas, il dévisageait froidement les deux hommes.
— Niklaus ?…. La brebis galeuse de la famille, j’ai entendu parler de toi, reprit Henrik d’un ton moqueur.
Le jeune homme écarta sa mère pour faire face aux deux hommes. Henrik qui manifestement s’amusait de la situation arborait un sourire arrogant. Il approcha son visage de celui du jeune homme et planta son regard dans le sien comme une ultime provocation. Mais soudain le sourire d’Henrik s’effaça. Les sourcils froncés, il recula de quelques pas pour considérer plus attentivement le jeune homme.
— Intéressant…, dit-il en jetant un regard à Suria qui frémit, nous nous reverrons sûrement Klaus.
Les deux frères échangèrent un regard et reprirent leur route. L’incompréhension se lisait sur le visage de Niklaus:
— Qui est-ce ?
– Les frères de Ludwik, répondit Suria en regardant anxieuse les deux silhouettes s’éloigner.
~*~
Dissimulée à l’orée de la forêt, Anyanka regardait Noura et sa grand-mère s’éloigner et attendit que leurs silhouettes disparaissent entre les arbres pour se précipiter vers la tente de Waleda. Elle s’assura que personne n’allait la surprendre avant de se faufiler à l’intérieur. La jeune fille resta un instant sur le seuil essayant de maîtriser les battements de son cœur. Elle détestait l’idée de trahir la confiance de Waleda mais devant le refus catégorique de la vieille femme de venir en aide à la famille de l’homme qu’elle aimait, elle n’avait pas le choix.
Elle balaya du regard la tente plongée dans la pénombre dans laquelle régnait un véritable capharnaüm. Sur des dizaines d’étagères irrégulières, étaient alignés d’innombrables bocaux de différentes tailles contenant des herbes ou des plantes. Dans d’autres baignaient dans un liquide jaunâtre des organes prélevés sur des animaux dont certains étaient difficilement identifiables. Aux quatre coins de la tente, Waleda avait entassé de nombreux coffres contenant les ingrédients les plus fragiles ou dangereux mais également certains livres qui contenaient les recettes et les incantations élaborées depuis des siècles par sa famille. Parmi ces coffres, un seul était fermé à l’aide d’une serrure.
Depuis sa dernière rencontre avec les deux frères, Anyanka cherchait un moyen de les aider mais la vigilance de Waleda et sa présence quasi permanente l’empêchait d’avancer rapidement dans ses recherches. Plusieurs jours s’étaient écoulés avant qu’elle découvre l’endroit où la vieille femme cachait la clé qui permettait d’ouvrir l’imposant coffre dissimulé sous un amas d’objets hétéroclites. Elle se dirigea vers le centre de la pièce où trônait une cheminée de pierre de forme circulaire au dessus de laquelle une ouverture – seule source de lumière de l’endroit- avait été créée pour évacuer la fumée. Anyanka fit traîner ses mains sur la surface rugueuse et irrégulière des pierres jusqu’à ce que l’une d’elle s’enfonce légèrement sous la pression de ses doigts. Elle la retira et plongea la main à l’intérieur de l’espace vide laissé par la pierre. Lorsqu’elle sentit sous ses doigts le métal froid de la clé, un sourire de soulagement se dessina sur ses lèvres. Elle avait craint que Waleda change la clé de place ou pire qu’elle l’emmène avec elle.
Après les visites inopinées de sa jeune sœur, la vieille femme était devenue méfiante au point de renfermer à clé dans ses malles tous ses livres. Après leur échange au bord de la rivière, Anyanka avait réussi à convaincre difficilement Noura d’occuper suffisamment longtemps Waleda en dehors du village pour pouvoir se faufiler dans son antre à son insu. Elle n’avait pas dévoilé ses véritables intentions à sa cadette au risque de la voir refuser de lui apporter son l’aide. Comme à son accoutumée, cette dernière avait fait preuve d’un zèle tout particulier en ruinant à nouveau des dizaines de potions et d’onguents, contraignant ainsi la guérisseuse à se rendre dans la forêt récolter de nouvelles herbes. Noura avait la tâche de rendre cette expédition la plus longue possible et Anyanka ne doutait pas le moins du monde qu’elle y parviendrait.
Elle serra dans sa main le métal froid de la clé et déplaça les objets qui l’empêchaient d’accéder au coffre en prenant garde de mémoriser la position de chacun d’entre eux pour ne pas éveiller les soupçons de Waleda. Le coffre dégagé, la jeune fille introduisit la clé dans la serrure en priant pour que ce soit bien la bonne. Lorsqu’ elle entendit le cliquetis de la serrure qui venait de s’ouvrir, Anyanka ferma les yeux de soulagement. Elle souleva doucement le lourd couvercle dont les gonds émirent un grincement lugubre. Une forte odeur de renfermé et de moisi l’assaillit et la fit légèrement reculer la main sur la bouche. Le coffre contenait une multitude de rouleaux de papier dont certains déchirés dans les coins et jaunis par le temps paraissaient extrêmement anciens. Anyanka plongea la main à l’intérieur pour explorer le fond du coffre. Ses doigts effleurèrent alors la surface lisse de ce qui lui sembla être un livre. Elle le dégagea doucement et le sortit en manipulant précautionneusement l’épais manuscrit recouvert d’une couverture de cuir marron et sur lequel il n’y avait aucune inscription. Elle le transporta au milieu de la pièce sous le puits de lumière de l’ouverture de la cheminée et l’ouvrit fébrilement.
Les pages jaunies, aux coins usés, étaient recouvertes d’incantations et de recettes diverses qu’Anyanka peina à déchiffrer, même si elle reconnaissait la langue de ses ancêtres, car beaucoup de mots s’étaient effacés avec le temps. Au fils des pages, les écritures se modifiaient, plus au moins larges ou serrées, elle prit soudain conscience d’avoir entre les mains l’héritage et la mémoire de plusieurs générations… son héritage, la mémoire de sa famille. Ce que contenait ce livre était suffisamment important pour que ses ancêtres veillent à le transmettre par écrit, le fixe sur ces pages racornies pour que leur contenu ne soit jamais oublié. Un sentiment de culpabilité l’envahit soudain, elle n’avait pas le droit de s’approprier ce livre de cette manière, de l’utiliser pour son propre intérêt. Elle s’apprêtait à le refermer et le remettre à sa place lorsque son regard se posa sur une page qui attira son attention…
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