Chapitre 3
Le peuple des plaines
Assise sur une botte de paille dans un coin de l’écurie, Mila, la plus jeune des enfants de la famille, s’était réfugiée là pour ne plus entendre les éclats de voix de son père et de son frère qui résonnaient dans toute la propriété. Mais surtout, elle avait besoin de calme pour tenter de chasser les images horribles qui s’étaient mises à défiler devant ses yeux après le récit de Viktor sur les macabres découvertes. Elle avait passé ses bras autour de ses genoux qu’elle tenait serrés contre elle et ne pouvait s’empêcher de sursauter à chaque coup de tonnerre. Dans leurs enclos, les chevaux s’agitaient, battaient le sol terreux de leurs sabots et poussaient des hennissements dès qu’un éclair déchirait le ciel. Leur angoisse ne faisait qu’exacerber la sienne. Elle avait une peur viscérale de l’orage mais elle préférait encore mieux l’obscurité de ce lieu en compagnie des bêtes affolées plutôt que d’assister à la scène qui se jouait à l’intérieur.
Cela faisait des heures qu’ils se disputaient et aucun des deux hommes ne voulait céder. Viktor insistait pour connaître tous les détails de l’emploi du temps de son fils. Niklaus, après s’être muré dans le silence, avait fini par s’emporter à son tour lorsque son père lui avait intimé l’ordre de se rendre à la salle du conseil le lendemain pour se justifier de ses escapades dans la forêt alors que tous la fuyait. Mila avait cru alors que l’affrontement allait tourner de manière plus dramatique encore quand son père avait retenu violemment son frère pour qu’il ne quitte pas la pièce. Les pleurs de sa mère n’avaient en rien apaisé les deux hommes et n’avaient fait, au contraire, qu’exacerber la colère de Viktor qui n’avait vu dans son intervention qu’une nouvelle tentative pour défendre son fils contre lui. Quant à Elijah, il avait, pour une fois, décidé de ne pas intervenir.
Lorsque la pluie se mit à tomber avec force contre la grande porte à double battant de l’écurie, la jeune fille se recroquevilla davantage, tête posée sur les genoux, et se plaqua les mains sur les oreilles. Aussi n’entendit-elle pas Elijah pénétrer dans l’écurie et s’approcher d’elle. Elle poussa un petit cri de surprise en sentant une main caresser doucement ses cheveux et releva brusquement la tête.
— Que fais-tu là Mila ? Pourquoi te caches-tu ?
— J’en ai assez de les entendre. Et toi, Elijah, pourquoi ne tentes-tu pas de les calmer cette fois?
—Tu es trop jeune pour comprendre, se défila Elijah pour éviter de répondre franchement à sa jeune sœur.
— Pour comprendre que tu ne veux plus couvrir les escapades de Klaus lorsqu’il va rejoindre cette fille dans la forêt ? Pour comprendre que tu ne veux plus avoir à choisir entre notre père et notre frère ? Mais je n’ai que 14 ans qu’est-ce que je sais de tout cela…, répondit la jeune fille avec agacement.
Elijah sourit à sa jeune sœur en caressant sa joue parsemée de tâches de rousseur.
— Jeune mais perspicace…
— Que sais-tu de cette fille qu’il rejoint dans la forêt? l’interrogea-t-elle.
— Peu de choses en vérité. Niklaus reste très secret pour tout ce qui la concerne. Mais une chose est sûre : cette histoire est en train d’envenimer la situation.
La jeune fille se blottit contre son frère, désemparée.
— Tout cela finira mal un jour ou l’autre, je le sens.
— Père et moi partons demain pour ce village de l’autre côté de la forêt. Les esprits auront le temps de s’apaiser.
— Je n’aime pas vous savoir loin de la maison avec tout ce qui se passe. Et puis nous ne savons rien sur ce peuple, et s’ils étaient responsables de tous ces meurtres ? Stanislas dit qu’il a entendu des rumeurs sur eux. Ils seraient capables d’invoquer des forces démoniaques.
— Notre frère ne devrait pas colporter des ragots de comptoirs. Nous ne savons rien sur eux et c’est la raison pour laquelle nous nous rendons là-bas.
Le bruit d’un violent claquement de porte de l’autre côté de la cour fit tressaillir Mila qui leva vers son frère un visage inquiet et peiné.
— C’est fini… pour ce soir en tout cas. Il est temps d’aller te coucher, tenta de la rassurer Elijah en déposant un baiser sur les cheveux roux et indisciplinés de Mila.
La jeune fille se dirigeait vers la sortie lorsqu’elle s’arrêta brusquement et se retourna vers son frère :
— J’ai un mauvais pressentiment, Elijah, dit-elle gravement avant de quitter les écuries.
Elijah resta immobile, les sourcils froncés. La phrase de Mila l’avait mis mal à l’aise. Tous les membres de la famille avaient appris à ne pas sous-estimer les intuitions de la benjamine qui s’étaient souvent avérées fondées. Lorsque, deux mois plus tôt, un de leur domestique avait disparu, leur père s’était rapidement emporté, comme à son habitude, croyant que le jeune homme s’était enfui. Mais Mila, elle, avait très vite compris. Elle leur avait fait part de son « mauvais pressentiment ». Personne n’en avait tenu compte jusqu’à ce que l’on trouve le corps du malheureux au fond d’un puits. De nombreux curieux s’étaient alors réunis sur les lieux et, comme l’exige leur charge, les membres du conseil s’étaient également déplacés. On avait conclu à un accident tragique mais lorsque Mila croisa le regard arrogant de Ludwick, elle avait fortement agrippé la main de son père. Cette dénonciation silencieuse avait suffi à Viktor pour ouvrir à nouveau les hostilités avec son principal rival. Une extrême lassitude s’empara d’Elijah. La journée avait été éprouvante et demain ils devaient quitter le village dès l’aube. La perspective de ce voyage l’avait tout d’abord fortement ennuyé mais l’atmosphère était si pesante au village que le quitter ne serait-ce que deux jours serait très appréciable.
Ils prirent la route dès les premières lueurs de l’aube avec deux autres membres du conseil. Cette nuit-là avait été à nouveau une nuit de pleine lune et la même question hantait les quatre hommes : y-avait-il eu d’autres attaques ? Allaient-ils découvrir sur le chemin d’autres victimes de cette chose quelle qu’elle soit ?
La nature, elle-même, semblait se rendre complice de ce monstre en camouflant ses méfaits éventuels. Un épais brouillard recouvrait la campagne laissant apparaître ici ou là des ombres indéfinissables. Aucun bruit, pas même les chants des oiseaux, ne venait perturber ce silence inhabituel si ce n’était celui, régulier, des sabots des chevaux des quatre cavaliers. Cette quiétude du paysage qui les entourait contrastait avec l’agitation qui habitait chacun d’eux.
Après deux heures de voyage au travers de la forêt dense et sombre qui isolait leur village du reste du monde, ils débouchèrent sur une vaste plaine qui s’étendait à perte de vue. Le brouillard qui les avait entourés et oppressés jusque là s’était dissipé, laissant apparaître à quelques centaines de mètres un campement fait de huttes de formes circulaires recouvertes de peaux et de chamières encore en construction.
— Ils ont l’air de vouloir s’installer pour longtemps, fit remarquer Viktor en désignant des hommes qui édifiaient un bâtiment plus imposant que les autres.
— Ils nous ont repérés, signala Elijah en voyant des cavaliers se diriger vers eux.Les hommes s’arrêtèrent à une vingtaine de mètres.
— Restez là, ordonna Viktor en éperonnant son cheval.
Après plusieurs minutes qui leur semblèrent interminables, il revint vers eux :
—Nous allons être reçus par leur chef, déclara-t-il.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans le cœur du village, ils furent accueillis par des habitants aux visages fermés qui leur lançaient des regards méfiants, voire pour certains, hostiles.
— Veuillez pardonner l’accueil plutôt distant de mon peuple, les habitants des environs nous sont généralement hostiles et nous n’avons pas l’habitude des visites. Je m’appelle Zoran Petrova.
Celui qui s’était avancé vers eux en se présentant, et qui était vraisemblablement leur chef, accueillit ses premiers visiteurs avec un large sourire qui fit s’envoler les dernières inquiétudes de ces derniers. C’était un homme trapu d’une quarantaine d’années, il portait, jetée sur les épaules, une épaisse fourrure aussi sombre que ses propres cheveux. Malgré son épaisse barbe et son teint mat qui le faisait ressembler à un barbare, il présentait un visage affable qui inspirait immédiatement confiance.
Le chef les fit entrer dans une tente à la taille imposante mais sobrement meublée et leur proposa des rafraîchissements.
— Que puis-je faire pour vous ? demanda-t-il en s’asseyant face à eux.
Viktor prit la parole et exposa sans ambages la situation:
— Notre village est victime d’attaques depuis deux mois maintenant. Nous avons perdus beaucoup d’hommes déchiquetés par une bête ou…quelque chose d’autre. Vous êtes maintenant nos plus proches voisins et nous voulions savoir si…
— Si nous étions responsables ? interrompit le chef dont le sourire avait disparu.
— Non, si vous aviez, vous aussi, été attaqués ou si vous sauriez quelque chose qui pourrait nous aider.
Zoran réfléchit quelques instants, hésitant à répondre:
— Effectivement, nous savons ce qui se passe dans la forêt, Waleda nous a mis en garde, répondit Zoran en se calant sur son siège.
Les quatre visiteurs s’échangèrent un regard d’incompréhension :
— Waleda ?
— Notre guérisseuse et accessoirement ma mère de temps à autres, répondit Zoran dont le sourire était réapparu.
— Et que sait-elle à ce sujet ?
— Elle pense qu’un Vŭrkolak est responsable des attaques.Les quatre hommes s’échangèrent des regards dubitatifs. Chacun d’eux avait la curieuse impression d’avoir débarqué dans un autre monde.
— De quoi s’agit-il ? s’enquit Elijah.
—D’un être de la nuit, d’un esclave de la lune. Dans le cas qui vous intéresse « Un homme-loup » comme vous les appelez chez vous.
Un silence incrédule s’installa entre les hommes. Zoran avala d’un trait sa coupe de vin avant de lancer un ordre à un domestique dans une langue inconnue :
– Waleda vous expliquera cela mieux que moi.
Quelques minutes plus tard, une vieille femme pénétra dans la tente. Son visage ridé se tourna aussitôt vers les visiteurs en particulier sur Elijah et Viktor. Elle les gratifia d’un regard sombre avant d’échanger quelques paroles dans leur langue avec son fils. Si aucun des quatre hommes ne comprit quoique ce soit, ils perçurent malgré tout le ton de reproche qui transparaissait dans sa voix. Après quelques minutes de ce qui semblait être d’âpres négociations, la vieille femme prit place face à eux :
— Votre présence ici met mon peuple et ma famille en danger. Vous allez l’attirer ici.
—Votre village n’est pas très loin du nôtre. Si danger il y a, vous l’êtes tout autant que nous, répondit Viktor.
La vieille femme le dévisagea avec un sourire indéfinissable :
— Vous êtes arrogant et sûr de vous mais vous n’êtes pas prêt pour cela. Ni votre pouvoir, ni votre influence, ni votre argent ne l’arrêteront lorsqu’il se présentera à votre porte et s’attaquera à vous et à votre famille.
Viktor tressaillit en entendant ces paroles qui ressemblaient à une prédiction.— Pourquoi s’attaquerait-il à nous ? demanda-t-il la voix de moins en moins assurée.
— Vous avez attisé sa colère. Les Vŭrkolak sont des êtres maudits par les dieux ou par de puissants sorciers, il en existe différentes espèces. Celui que vous cherchez n’est pas différent de vous, la plupart du temps. Il ne prend sa forme animale qu’à chaque pleine lune.
— Comment le savez-vous ?
— Je sais, déclara la vieille femme sur un ton qui excluait toute remise en cause de ses dons.
— Comment l’arrête-t-on ? s’enquit Elijah que l’attitude arrogante de son père commençait sérieusement à exaspérer.
— Aucun humain ne le peut, seul un autre Vŭrkolak le pourrait.
— Combattre le mal par le mal, c’est cela votre solution ? ricana dédaigneusement Viktor.
— Je ne propose rien, j’énonce un fait. Cette nuit, c’est à nouveau la pleine lune. Il va probablement y avoir d’autres attaques.
— Je ne crois pas à ce genre de sornettes de bonne femme, décréta Viktor en se rengorgeant.
La vieille femme le fusilla du regard. Elle n’avait certainement pas l’intention de s’éterniser et s’époumoner pour convaincre cet homme buté du bien fondé de ses mises en garde.
— Faites comme bon vous semble. Je vous aurai prévenu mais méfiez-vous, votre famille n’est pas à l’abri, conclut-elle en se levant difficilement.
Lorsqu’elle sortit de la tente, un silence pesant s’installa au cours duquel chacun des quatre hommes tenta de donner un quelconque sens à ses informations. Devaient-ils porter foi à ses croyances païennes encore terriblement vivaces dans ces régions reculées ou s’atteler à débusquer un homme comme leur dictait leur raison? Une chose apparut néanmoins comme une évidence : s’ils étaient venus chercher des réponses dans ce village, force était de constater qu’ils repartiraient sans doute avec plus de questions que de réponses.
