Les Damnés: La Malédiction des Petrova – Chapitre XVIII

Anya regardait stupéfaite son reflet dans le miroir. Son reflet ou plutôt celui de cette femme qui, quelques minutes avant, était encore allongée inconsciente sur son lit. Elle put remarquer la même expression sur le visage d’Anton qui la dévisageait avec un mélange de curiosité et d’inquiétude depuis qu’il avait lancé le sort.

–     C’est très…., commença-t-elle.

–    ….perturbant, acheva Anton qui ne pouvait détacher ses yeux de la jeune femme en tâchant de ne pas oublier qu’il s’agissait d’Anya et non pas de la femme qu’il aimait.

–     Je….enfin elle va rester inconsciente encore longtemps ? demanda-t-elle en désignant son propre corps.

–     Il y a intérêt et je vais faire en  sorte qu’elle le reste ! Imaginez le désastre si elle parvenait à s’enfuir et à vous rejoindre. Dès que vous serez partis, je l’emmènerai en lieu sûr.

–    Quand vous verrez Noura, ne lui dites rien. Je ne veux pas qu’elle fasse quelque chose de stupide. Dites simplement que je suis en sécurité et conduisez- là auprès des enfants et de Milan.

–   Faites attention à vous, je m’occuperai de Noura. Ne vous inquiétez pas, la rassura-t-il.

Anya se dirigea vers la fenêtre de la chambre qui donnait sur la cour intérieure. Son regard se porta sur le porche d’entrée par où, tôt ou tard, Klaus ferait son apparition. Une angoisse soudaine lui serra la gorge. Elle ignorait comment elle devait réagir face à cet homme qu’elle avait autant aimé qu’haï. Et puis surtout, tout c’était fait dans la précipitation, elle ne savait rien de cette femme dont elle avait pris l’apparence : quel genre de relation elle entretenait avec Klaus, si elle agissait totalement de son plein gré ou si elle avait été contrainte par le vampire. Cette idée était de la pure folie. Elle s’apprêtait à faire part de ses doutes à Anton, lorsque l’imposant portail s’ouvrit brutalement projetant dans la cour quelques pierres qui furent arrachées de l’encadrement par la violence du choc. Anya sursauta et  s’éloigna vivement  de la fenêtre. En voyant Klaus s’avancer dans la cour, le visage et les poings d’Anton se crispèrent. Il esquissa un mouvement pour se diriger vers la porte de la chambre mais Anya le retint :

–    Vous êtes fou ! Vous voulez vous faire tuer ? s’exclama-t-elle en essayant de maîtriser la panique qui l’envahissait.

–    Je n’aurais jamais dû vous convaincre de faire une chose pareille, Anya. C’est trop dangereux pour vous et pour Véra, reprit Anton qui se maudissait d’avoir embarqué les deux femmes dans cette entreprise plus qu’hasardeuse.

–    C’est trop tard maintenant. On ne peut pas faire machine arrière…

Les paroles d’Anya furent couvertes par un bruit assourdissant provenant du rez de chaussée. Klaus venait de faire voler en éclat la porte d’entrée mais étant dans l’impossibilité de rentrer il fulmina du dehors :

–     Anya ! Je sais que tu es là. Sors immédiatement avant que je ne mette le feu à cette maison ! menaça-t-il.

Anya ferma les yeux et inspira profondément pour tenter de retrouver un calme relatif avant de descendre rejoindre le vampire. Elle se retourna une dernière fois vers Anton qui la regardait avec inquiétude :

–   Restez éloigné de la fenêtre. S’il vous voyait  c’en serait fini de nous, murmura-t-elle avant de s’engager dans les escaliers.

En voyant apparaître la silhouette de Vera dans l’embrasure de la porte, Klaus resta un moment interdit, les sourcils froncés.

–      Qu’est ce que tu fais là ? demanda-t-il soupçonneux.

Anya hésita un instant avant de sortir complètement de la maison et d’être totalement à sa merci. Elle considéra un moment le vampire avant de répondre. Il était physiquement toujours le même mais ses expressions et son regard laissaient paraître une froideur qui la fit frémir. Elle réfléchit rapidement à l’attitude qu’elle devait adopter et se souvint des remarques d’Anton au sujet du fort caractère de Vera.

–    Tu m’avais demandé de la suivre il me semble, répondit-elle en le toisant froidement.

–    Où est-elle ?

–     Tu arrives trop tard, elle est partie, répondit-elle en sortant complètement de la maison.

Klaus s’approcha de la jeune femme qui fit un effort surhumain pour ne pas reculer et la dévisagea froidement.

–    Pourquoi ne l’as-tu pas suivie ?

Voilà le genre de réponse qu’ils auraient pu préparer si tout ne s’était pas déroulé dans la précipitation. Anya hésita un moment entre de vagues excuses pour éviter de s’attirer les foudres du vampire ou une réponse plus franche et directe, qui ne lui plairait probablement, pas mais qui aurait au moins le mérite de remettre cet arrogant, dont le ton autoritaire commençait à l’exaspérer, à sa place.

–          Je t’aide à retrouver la pierre et à briser la malédiction, pas à courser tes conquêtes de jeunesse, lâcha-t-elle en espérant  que la véritable Vera n’aurait pas hésité à se rebeller de la sorte et qu’elle ne venait pas de commettre un impair.

Contre toute attente, Klaus  lâcha un rire sonore et s’approcha davantage de la jeune femme pour lui prendre le visage entre les mains. Anya se figea, persuadée qu’elle allait faire les frais de son impertinence. Elle était sur le point de lâcher une quelconque excuse lorsque le vampire la réduisit au silence en planquant ses lèvres sur les siennes. Complètement prise au dépourvue, elle se raidit, n’osant le toucher pour le repousser. Elle comprit tout d’un coup dans quel guêpier elle venait de se fourrer. Lorsqu’il s’écarta, il la saisit par la taille et fixa avec un sourire moqueur.

 –   Ne sois pas jalouse : tu resteras en vie plus longtemps qu’elle.

Furieuse, elle le repoussa vivement et elle se retint pour ne pas  gifler cet homme qui la regardait avec cet air suffisant qui l’avait toujours exaspéré et dont manifestement il ne s’était pas départi avec les années, bien au contraire. Klaus, qui s’amusait de la mauvaise humeur de la jeune femme plus qu’il n’en prenait ombrage, lâcha prise pour porter son attention sur les hauts murs qui encerclaient la cour et qui rendait cette dernière sombre et froide.

–  Je suis étonné qu’elle soit venue s’enterrer dans un trou pareil : cet endroit ne lui ressemble pas. La connaissant, elle a dû vraiment étouffer  ici…. murmura-t-il comme pour lui-même.

Les paroles du vampire troublèrent la jeune femme qui tenta d’inspirer profondément comme si elle manquait effectivement d’air.  Leur histoire n’avait duré que quelques mois et pourtant il la connaissait mieux que son propre mari qui avait insisté pour qu’ils viennent s’installer ici après la naissance d’Ivan, persuadé qu’ils seraient plus en sécurité au milieu d’une grande ville que dans un lieu isolé. Cet endroit la tuait à petit feu depuis des années sans qu’elle laisse paraître quoi que ce soit et sans que Noura ou Milan s’en rendent compte. Et là, en quelques minutes, cet homme qu’elle haïssait plus que tout venait de mettre des mots sur ce qu’elle avait caché même à ses proches. Hors d’elle, d’être percée à jour aussi facilement par le vampire, elle se dirigea vivement vers la sortie :

–  Nous n’avons plus rien à faire ici. Rentrons ! exclama-t-elle.

« Récupérer rapidement le livre et la pierre pour mettre fin au plus vite à cette mascarade et retrouver ma famille : c’est tout ce qui importe » pensa-t-elle avant de s’engouffrer dans la rue sans l’attendre.

Surpris par la vive réaction de la jeune femme, Klaus fronça les sourcils d’incompréhension en la regardant disparaître dans la foule des citadins qui jetaient un œil indifférent à l’intérieur de la cour.

Plusieurs heures plus tard aux portes de la ville.

A la fois grisée et abasourdie par ses nouveaux pouvoirs de vampires, Noura s’arrêta brusquement à quelques centaines de mètres des murailles qui encerclaient la ville pour reprendre son souffle et savourer pleinement cette force nouvelle. Elle inspira profondément l’air frais de la nuit et contempla les ténèbres qui l’entouraient et qu’elle pouvait désormais percer comme si elle évoluait en plein jour. En voyant que la jeune femme ne le suivait plus, Elijah revint sur ses pas pour la rejoindre :

– Qu’est-ce que tu fais encore ? demanda-t-il avec une mauvaise humeur non dissimulée.

Le comportement froid et distant du vampire depuis sa transformation commençait sérieusement à exaspérer Noura. Les seules paroles qu’ils lui avaient adressées depuis qu’ils s’étaient réfugiés dans l’écurie ne se résumaient qu’à des reproches.

« Certes, il avait dû réparer quelques « petits incidents » une bonne partie de la journée mais ce n’était vraiment une raison pour être si désagréable », pensa-t-elle avec une mauvaise foi caractérisée dont elle avait parfaitement conscience.

Et pour cause, le vampire s’était ingénié toute la journée à éloigner de sa cachette les villageois venus éteindre l’incendie qui ravagea l’auberge pendant plusieurs heures. Il avait dû également éteindre celui qu’elle avait malencontreusement provoqué à la suite de l’irruption d’un villageois dans l’écurie malgré sa surveillance. Le malheureux, en quête de biens à dérober, s’était un bref moment réjoui de sa découverte en voyant une jeune femme  apparemment inoffensive. Mais il fit rapidement les frais de sa trop grande assurance et de l’appétit que la jeune vampire ne parvenait pas encore à réfréner.  Lorsqu’Elijah revint quelques heures plus tard, il la trouva à faire les cent pas devant le cadavre de l’homme qui gisait à ses pieds. Il la regarda avec un air consterné :

– Je croyais que tu ne voulais tuer personne !

– C’est de ta faute, tu m’as dit de ne plus rien ressentir. C’est ce que j’ai fait ! Et puis si tu n’étais pas parti aussi longtemps, ça ne serait pas arrivé, répliqua-t-elle avec une véhémence très mal venue compte tenue de l’impatience grandissante qui envahissait le vampire.

En voyant, Elijah fermer les yeux et se passer une main sur le visage pour tâcher de conserver son calme, Noura prit soudain conscience qu’elle était peut-être allée un peu trop loin et se mordit la lèvre comme une enfant prise en flagrant délit d’insolence. Elle s’apprêtait à s’excuser lorsque l’effondrement de la charpente de l’auberge à l’extérieur la fit sursauter ce qui provoqua par la même occasion l’embrasement du corps qui se trouvait à ses pieds. Horrifiée par ce qu’elle venait de faire malgré elle, Noura porta les mains à sa bouche devant le regard courroucé d’Elijah qui s’efforçait d’éteindre cette nouvelle catastrophe.

–          Non mais tu le fais exprès !? s’emporta-t-il.

Devant la colère inhabituelle du vampire, la jeune femme préféra ne pas en rajouter et se recroquevilla dans un coin de l’écurie jusqu’à la tombée de la nuit. Elle avait espéré qu’il viendrait tôt ou tard vers elle, mais elle découvrit que le vampire pouvait s’avérer être aussi buté qu’elle. Il était ressorti pour ne réapparaître qu’aux premières lueurs du crépuscule toujours aussi taciturne et depuis leur départ il n’avait ouvert la bouche une seule fois.

–          Eh bien ! Tu étais si déterminée à sauver ta sœur et maintenant tu restes plantée là ?  reprit-il devant son  manque de réaction.

Se rendant compte que le ton  froid et cassant qu’il avait utilisé l’avait  blessée, Elijah s’approcha de la jeune femme et lui releva d’une main la tête qu’elle gardait obstinément baissée.

–          Je suis désolé d’avoir perdu mon sang froid. Cela ne me ressemble pas…surtout autant de fois dans une même journée, admit-il. Je sais très bien que tu n’es pas responsable de ce qui arrive mais je dois avouer être un peu lassé de devoir réparer les bévues de Klaus….

Et ce fut en voyant  le regard assassin que lui lança alors Noura et, donc beaucoup trop tard pour se rattraper, qu’Elijah se rendit compte qu’il venait lui aussi de commettre une énorme bourde.

–          Alors c’est tout ce que je suis ? Une bévue à réparer ? fulmina-t-elle en le repoussa brutalement.

–          Je ne crois pas que le moment soit bien choisi pour parler de ce genre de chose, botta –t-il en touche pour éviter d’entrer dans une conversation qui le mettait par avance mal à l’aise.

Il se détourna et reprit la route vers la ville en laissant la jeune femme furieuse au milieu du chemin.


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