Sofia, à proximité de la maison d’Anya
Anton, hors d’haleine, s’arrêta pour reprendre son souffle. L’ombre qu’il poursuivait depuis plusieurs minutes venait de disparaître brusquement de son champ de vision. Les sens aux aguets, il tenta de percer le silence des ruelles, désertes à cette heure de la nuit, en quête d’un indice de sa présence. C’était elle, cela ne pouvait être qu’elle. Il l’avait vue, tapie dans l’ombre à espionner la maison d’Anya. Klaus l’avait probablement envoyée une fois de plus exécuter ses basses besognes à sa place. La mâchoire et les poings d’Anton se crispèrent à la pensée du vampire.
Soudain, une silhouette se détacha subrepticement de l’obscurité et s’engouffra dans une des étroites ruelles plongée dans le noir le plus complet. Rapidement, Anton la reprit en chasse. L’absence totale de lumière rendait sa progression lente et hasardeuse: il trébucha à plusieurs reprises sur les pavés irréguliers et poisseux, maudissant les ténèbres qui l’entouraient et surtout celle qu’il poursuivait. Après un énième obstacle qu’il ne put éviter, le jeune homme oublia les recommandations paternelles sur l’usage de la sorcellerie dans des lieux exposés aux regards du tout venant et psalmodia une incantation. La ruelle s’illumina soudain comme éclairée par des milliers de chandelles. Soudain à découvert, la jeune femme, qui avait poursuivi sa course folle, se figea sans oser se retourner.
– Véra ! Je te préviens si tu fais un geste de plus, je n’hésiterai pas à m’en servir contre toi.
La sorcière se retourna vivement pour considérer froidement Anton qui s’était relevé de sa chute et s’avançait lentement vers elle.
– Tu oublies que je peux en faire autant, menaça-t-elle.
Elle apprêtait, elle-aussi, à répliquer par un sort lorsqu’elle se sentit brusquement projetée en arrière. Elle heurta violemment le mur et perdit connaissance. Anton s’approcha de la jeune femme, inconsciente, étendue au sol.
– Et toi, tu oublies que je te connais par cœur, ma belle, répliqua-t-il en la prenant dans ses bras avec un sourire satisfait.
Après le départ d’Elijah, Anya, qui avait arpenté sans succès les rues adjacentes à la recherche d’Anton, s’assit sur le rebord de la fontaine qui trônait au milieu de sa cour pour faire le point sur les événements qui s’étaient enchaînés depuis les dernières vingt-quatre heures. Elle avait conscience qu’elle ne pouvait pas affronter Klaus seule, mais elle ignorait encore à qui elle pouvait réellement faire confiance. Elle avait ressenti une réelle antipathie pour Goran à la suite de son récit. Même si elle comprenait les motivations de cet homme, il lui apparaissait plus comme un obstacle que comme un allié. Quant à son fils, sa disparition soudaine, ne laissait présager rien de bon. Elle détestait se sentir à ce point démunie face aux événements et surtout la perspective de devoir dépendre de l’un d’eux la répugnait au plus au point. Pour le moment, elle ne pouvait pas rester là à attendre docilement que Klaus vienne la tuer. Il lui fallait agir et surtout partir de cette maison avant son arrivée. Elle s’apprêtait à rentrer pour préparer quelques affaires lorsque la lourde porte de la cour s’ouvrit brutalement. La peur qu’Anya ressentie à l’idée qu’il puisse s’agir de Klaus fut rapidement remplacée par la surprise de voir Anton revenir portant le corps d’une femme dans les bras :
– Qui est-ce ? demanda-t-elle interloquée.
– La complice de Klaus. Laissez-moi la cacher à l’intérieur au cas où il débarquerait.
– Pardon ?! …, répondit Anya abasourdie à l’idée d’héberger l’acolyte de Klaus dans sa propre maison.
– Nous n’avons pas beaucoup de temps, Anya. Elle était ici pour vous surveiller. Il sera probablement là dans peu de temps.
De mauvaise grâce, Anya devança le sorcier pour lui ouvrir le chemin et le conduisit à sa chambre. Là, le jeune homme déposa la sorcière toujours inconsciente sur le lit avec une délicatesse qui surprit Anya.
– Vous la connaissez ? hasarda-t-elle.
– C’était l’une des nôtres. Elle faisait partie du conseil avant que ce fumier vient lui farcir la tête avec ses idées de grandeur et de pouvoir. Elle l’a suivi et a quitté brutalement le conseil. C’est elle qui a volé le grimoire dans la bibliothèque.
– C’est elle dont vous me parliez ? Celle que Klaus vous a prise…
Anton ne répondit pas immédiatement. Il dégagea une mèche de cheveux rebelle du front de Véra.
– Nous étions censés nous marier avant qu’elle ne se laisse séduire par ce monstre.
Surprise par la confession si sincère et spontanée du sorcier, Anya regarda avec attention le visage de la jeune femme allongée dans son lit et dont la chevelure rousse indisciplinée soulignait une beauté un peu sauvage et attirante. Sans savoir pourquoi Anya en éprouva un certain agacement qui la laissa furieuse contre elle-même. Elle s’apprêtait à quitter la chambre lorsqu’ Anton se retourna vers elle.
– Si elle ne retourne pas vers lui, il va se méfier et risque de disparaître à nouveau avec le livre et la pierre de lune.
– Qu’est-ce que vous comptez faire ? Vous n’allez pas la laisser repartir ?
Anton posa à nouveau son regard sur le visage de Véra pour réfléchir rapidement à un plan quelconque.
– Anya ? Vous êtes toujours prête à faire n’importe quoi pour arrêter Klaus ? demanda-t-il en se retournant vers elle.
Anya dévisagea le jeune homme sans comprendre. Après une brève hésitation, elle acquiesça d’un signe de tête.
– Je viens d’avoir une idée absolument diabolique…, commença-t-il avec un sourire malicieux sur les lèvres.
Une auberge. A plusieurs kilomètres de Sofia
Noura regarda la gourde tendue par Elijah avec une certaine appréhension. Elle tendit la main vers l’objet mais se ravisa aussitôt.
– C’est plus facile à dire qu’à faire, n’est-ce pas ? observa doucement Elijah. Tu as encore le temps d’y réfléchir.
– Mais Anya…, commença Noura la gorge nouée.
– De toute façon, quoique tu décides tu ne pourras rien faire pour elle : Klaus sera toujours plus puissant que toi. Et puis, il fait jour : tu ne pourras pas sortir.
– Moi non, mais toi…
– Certainement pas, il est hors de question que je te laisse seule ici dans ces conditions pour secourir quelqu’un qui ne veut pas de mon aide, trancha Elijah en sachant que ses paroles allaient blesser la jeune femme.
Désemparée, Noura se détourna du vampire pour s’approcher de l’unique fenêtre de la chambre. Elle écarta d’un geste les deux pans de rideau de toile grossière. La lumière inonda soudain la chambre lugubre. Noura offrit son visage à la douce chaleur qui traversait les vitres et contempla un moment en silence le paysage qui s’étendait à perte de vue devant elle. Le voile qui obscurcissait encore la lumière naissante de cette matinée ensoleillée se dissipait peu à peu. C’était à cette heure où l’on aperçoit encore quelques lambeaux de brume épars surplombant les champs, vaincus les uns après les autres par les premiers rayons de soleil. C’était à cette heure où seul le chant aigu des oiseaux brise soudain le silence de la nuit. C’était à cette heure où ceux qui gardent les troupeaux traînent leurs sabots sur les chemins d’un pas encore lent et incertain, engourdis de sommeil. Et pourtant c’était à cette heure qu’elle devait renoncer à cette vie qui reprenait peu à peu ses droits sur la torpeur nocturne.
– Si je rejoins ton monde, je ne pourrai plus jamais admirer de lever soleil ou sentir sa chaleur. Je ne pourrai jamais avoir de famille, avoir d’enfants, les voir grandir et fonder à leur tour leur propre famille. Je verrai disparaître tous ceux qui me sont chers année après année, siècle après siècle. Comment peut-on vivre pour l’éternité de cette manière, en sachant que tous les liens que l’on nouera sont éphémères et que l’on est condamné à tous les voir mourir? demanda-t-elle sans se retourner, perdue dans sa contemplation et ses pensées. Il y a sept ans, si tu avais su ce que ce sort ferait de toi, Elijah, est-ce que tu aurais accepté qu’Anya le lance ?
Devant l’absence de réponse du vampire, Noura se retourna et s’approcha du vampire. Elijah tête basse, était visiblement ébranlé par la question.
– Probablement pas, non…finit-il par dire au bout d’un long moment du bout des lèvres.
– Pourquoi ?
– Pour toutes les raisons que tu viens d’évoquer.
Les deux jeunes gens échangèrent un long regard emprunt de regret. Chacun se demandant ce qu’il serait advenu d’eux en d’autres circonstances, dans un monde sans magie, sans malédiction.
– D’un autre côté…. L’immortalité peut avoir de bons côtés : si tu étais mort, tu n’aurais jamais découvert à quel point j’étais une femme formidable, reprit-elle.
Elle s’efforça de sourire mais le ton de sa voix, qui se voulait détaché et ironique, ne parvenait pas à masquer la tristesse qui se lisait sur son visage. Elijah lui rendit son sourire et caressa le doux visage de la jeune femme encore très pâle.
– L’éternité réserve effectivement quelques surprises, admit-il.
– Je ne serai pas obligée de tuer pour survivre, n’est-ce pas ? Parce que je ne veux blesser ni tuer personne…. à part ton frère bien sûr…
– Non, il y a d’autres moyens, répondit-il en souriant avec bienveillance.
– Je resterai la même ?
– La même effrontée insupportable…mais en pire. J’en frémis d’avance, la taquina-t-il.
Noura sourit tristement avant de se blottir dans les bras du vampire qui l’enlaça en lui caressant doucement les cheveux d’une main. La tête posée sur sa poitrine, elle se laissa bercer par le rythme régulier et rassurant de sa respiration.
– Même si je te rejoins dans ce monde, nous ne serons jamais dans le même camp. Comme tu l’as dit près de la tombe de ta sœur : ta famille passera toujours avant tout … et la mienne aussi, murmura-t-elle.
Elijah inspira profondément et repensa aux paroles de Klaus. Tôt ou tard, il devrait choisir et si Noura décidait d’achever sa transformation, le choix allait s’avérer être d’autant plus difficile. Il aurait pu facilement choisir entre son frère et une mortelle mais là…
Noura s’écarta doucement de lui pour lui faire face. Elle lui prit la gourde des mains et la porta hésitante à ses lèvres et but avidement le nectar vital sous le regard attentif et inquiet d’Elijah. Devant le visage soudain métamorphosé de la jeune femme, ces veines saillantes et ces yeux injectés de sang le vampire se troubla. Il chercha à retrouver des traces de cette expression malicieuse et effrontée qui caractérisait tant ses traits mais il ne lut qu’une expression inquiétante et indéfinissable qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. L’attitude anormale de la jeune femme l’inquiétait : quelque chose n’allait pas.
– Tu te sens bien, Noura ? demanda-t-il.
Noura s’écarta du vampire et recula, vacillante, pour s’adosser au mur, le souffle court.
– Non, ça ne va pas…

Que nous réserve la suite??????
Avec cette fic’, je suis devenue experte en cliff’ à la noix qui énervent tout le monde ;p . Noura est une calamité et une miss catastrophe ambulante même lorsqu’elle était humaine…alors en tant que vampire…