Le choix
L’aube n’allait pas tarder à poindre lorsqu’Elijah arriva enfin à l’auberge. En pénétrant dans la salle, il y trouva Klaus, seul, assis à une table une coupe à la main, A ses pieds gisaient les corps sans vie de l’aubergiste et de son aide qui avaient manifestement servis de repas au vampire. Les deux frères se dévisagèrent un moment en silence. Elijah connaissait ce regard froid, ce même regard qu’il lui avait vu cette nuit-là où il avait failli tuer Anya dans la forêt. Elijah comprit aussitôt qu’il savait tout.
– J’ai cru un moment que tu ne reviendrais plus, commença Klaus. Alors dis-moi, mon frère : elle va m’attendre sagement ou va-t-il falloir que je lui cours après ?
– Où est Noura ? demanda froidement Elijah en ignorant la question.
Un sourire narquois apparût sur les lèvres du vampire qui prit un malin plaisir à laisser son frère dans le doute.
– Assieds-toi et trinquons à la santé de cette chère Anya. J’aimerais partager avec toi la joie que l’on éprouve lorsque la femme de notre vie ressuscite soudain, ironisa-t-il en levant sa coupe en direction d’Elijah.
– Où est Noura, Klaus ? redemanda ce dernier de plus en plus inquiet.
– Dans sa chambre… Tu sais ce qui me navre le plus dans cette histoire ?
Klaus attendit quelques secondes avant de reprendre et en profita pour remplir une coupe de vin qu’il présenta à son frère. Toujours debout face à la table, Elijah resta immobile et silencieux. Le manège de son frère commençait sérieusement à l’exaspérer.
– Je comprends pourquoi elle a fait ça. Je ne dis pas que je lui pardonne mais je comprends. En revanche, toi mon frère, qui me poignarde dans le dos quelques jours seulement après m’avoir assuré de son soutien, j’ai beaucoup plus de mal à l’accepter, reprit-il en s’adossant à son siège.
– Je t’ai donné ma parole que je t’aiderai à lever la malédiction, non pas à leur nuire.
– C’est très chevaleresque de ta part, Elijah, mais il va bien falloir que tu choisisses ton camp. Ou tu es avec moi ou avec Anya…
– J’ai déjà choisi et cela à la minute même où je l’ai vu. Ce ne sera ni toi, ni elle, ce sera toujours Ivan. Je t’aiderai à lever la malédiction mais je ne permettrai pas que tu nuises à ton fils d’une quelconque façon, Klaus, même si pour cela je dois m’opposer à toi.
Elijah s’interrompit pour apprécier l’effet de sa phrase sur le visage de son frère qui se départit de son air suffisant et se ferma aussitôt. Ce n’était plus une vague idée : en le nommant, Elijah venait délibérément de rendre cet enfant réel. Il savait parfaitement que l’évocation de son fils ferait réagir son frère et peut-être, espérait-il, réveiller en lui une dernière lueur d’humanité. Klaus reposa brutalement sa coupe sur la table, le visage crispé et se leva pour s’approcher de son frère et lui faire face :
– Je comprends…., commença –t-il si sincèrement qu’Elijah en fut un instant surpris. Tiens, tu donneras ça à Noura. Elle ne devrait pas t’attarder à en avoir besoin.
Klaus se saisit une gourde posée sur une des tables et la tendit à son frère. Elijah regarda l’objet sans comprendre. Il la saisit et l’ouvrit. L’odeur familière qui s’en dégagea le fit tressaillir :
– Tu n’as pas osé ?! articula-t-il le souffle court.
– J’ai dit que je comprenais, pas que je te pardonnais ta trahison. Considère maintenant que nous sommes quittes, mon frère, répondit-il avec un sourire mauvais avant de disparaître brusquement.
Elijah se précipita dans les marches conduisant aux chambres qu’il fouilla les unes après les autres et se figea soudain devant l’une d’elle. Elle était là derrière cette porte. Il pouvait sentir l’odeur de son sang. Elijah posa une main hésitante sur la poignée, craignant le spectacle qui s’offrirait à sa vue une fois celle-ci ouverte. Il la poussa lentement et se retint un instant au chambranle de la porte le souffle court en découvrant l’intérieur de la pièce. Klaus avait manifestement soigné la mise en scène à l’intention de son frère.
Etendue au milieu du lit, elle semblait paisiblement endormie, les cheveux épars autour de son visage, les mains sagement croisées sur le ventre. Mais les lueurs des bougies disposées près du lit qui dansaient sur son visage ne parvenaient pas à en dissimuler la pâleur livide. Et sous ses doigts fins, la robe ensanglantée laissait deviner une blessure qui, bien qu’elle se soit déjà refermée, avait dû la faire souffrir un long moment avant qu’une mort momentanée ne l’emporte.
Elijah, hors de lui, referma brutalement la porte derrière lui. La violence du choc fut telle que cette dernière sortit de ses gonds pour aller se fracasser de l’autre côté du couloir. Puis peu à peu la colère fit place à la culpabilité. Culpabilité de ne pas l’avoir protégée, de l’avoir laissée seule face à ce frère qu’il n’avait jamais cru capable d’une telle cruauté uniquement pour le punir. Il vint asseoir près de la jeune femme et caressa doucement sa joue devenue si froide. Il effleura du bout des doigts ses lèvres pâles dont ne s’échappait encore aucun souffle, avant de passer une main sous sa nuque pour l’attirer à lui. Il étreignit fermement le corps inanimé. Les lèvres posées contre sa tempe, il la berça comme on berce un enfant que l’on veut consoler ou assurer. Il resta ainsi un long moment ne pouvant se détacher d’elle jusqu’à ce qu’un souffle soudain et brutal ne réveille le corps martyrisé. Il relâcha son étreinte pour encercler de ses mains son visage et tenter de capter son regard hagard et terrifié.
– Regarde-moi, Noura. Tout va bien, il est parti, la rassura-t-il.
Noura le regarda un instant interdite avant d’enlacer le cou du vampire qui la serra vigoureusement contre lui pour tenter de calmer les tremblants qui parcouraient le corps de la jeune femme.
– Noura, est –ce que tu comprends ce qui s’est passé ? lui murmura-t-il à l’oreille lorsqu’il la sentit un peu plus apaisée .
La jeune femme se dégagea et répondit affirmativement par un signe de tête.
– Il a pris un malin plaisir à tout m’expliquer dans le détail pendant qu’il me regardait mourir, répondit-elle d’une voix à peine audible en essayant les larmes qui inondaient son visage.
– Si tu savais comme je m’en veux… Je suis tellement désolé…, excusa-t-il en baissant la tête, accablé.
Emue par la détresse du vampire, Noura lui releva la tête en passant une main sur sa joue. Puis lentement, hésitante, elle approcha son visage et effleura doucement ses lèvres des siennes. Cette caresse, d’abord légère, se fit plus exigeante et leurs bouches s’unirent avec une impatience attisée par une urgence et une échéance fatale présente dans leurs deux esprits. Elijah se détacha à regret de ces lèvres douces qui s’offraient à lui sans retenue.
– Attends … Tu as un choix à faire et je ne veux pas influencer ta décision, dit-il en tâchant de maîtriser sa respiration haletante. Si tu n’achèves pas ta transformation, tu mourras. Tu en as conscience, n’est-ce pas?
– Tu crois sincèrement que tu as le pouvoir de m’influencer en quelque manière que ce soit ? Tu te surestimes un peu là…, le taquina-t-elle avec un sourire moqueur qui ne cachait que difficilement la peur et les doutes qui la rongeaient.
Elijah sourit malgré l’angoisse qui l’envahissait de perdre à jamais cette effrontée qui en quelques jours était parvenue ébranler la carapace qu’il avait mis tant d’années à ériger entre lui et tout sentiment humain. Mais soudain, le visage de Noura retrouva sa gravité et elle se releva brusquement.
– Anya ?… Je t’en prie, dis-moi qu’elle s’est enfuie, demanda-t-elle inquiète.
Embarrassé, Elijah détourna le regard. De manière tout à fait prévisible, elle pensait à nouveau à Anya avant d’envisager une seule seconde l’avenir et les choix restreints qui se présentaient à elle. Si elle prétendait ne pas se laisser influencer par lui, il savait très bien qu’à la minute où elle saurait sa sœur en danger, sa décision d’achever sa transformation serait prise. Et même s’il espérait de tout cœur qu’elle le ferait, l’idée qu’elle rejoigne son monde contrainte par les événements le répugnait au plus haut point.
– Elle n’a rien voulu entendre, admit-il à voix basse.
– On ne peut pas laisser Klaus la tuer ! Qu’adviendrait-il des enfants ? paniqua-t-elle.
– C’est son choix, Noura, et je veux que tu sois libre des tiens. Est-ce que c’est vraiment ce que tu veux? Devenir un vampire ?
Elle baissa la tête, submergée par une émotion soudaine et incontrôlable. Bien entendu qu’elle ne désirait pas devenir un de ces êtres qu’elle abhorrait plus que tout, mais l’idée de laisser sa famille entre les mains de ce monstre qui avait pris un plaisir évident à la torturer, lui était d’autant plus intolérable.
– C’est ma sœur, ma seule famille, et je ne resterai pas dans cet endroit sordide à attendre de mourir alors que je sais qu’elle est en danger, reprit-elle d’une voix sourde. Je sais que tu comprends et que malgré ce qui vient de se passer tu ferais la même chose pour cet espèce de…pour ton frère.
Elijah baissa la tête de dépit. Il comprenait et elle avait probablement raison pour Klaus malgré la haine qu’il ressentait pour lui à cet instant. Il se saisit de la gourde laissée par Klaus posée sur le lit et la présenta à la jeune femme.
– Si tu bois ce sang, ta transformation sera terminée.
