Anya resta un moment immobile devant la haute grille en fer qui fermait l’accès de la vaste propriété qui s’étendait sur des kilomètres à l’extérieur de la ville. Jamais elle n’aurait pensé retrouver Goran dans une telle maison. Elle imaginait cet homme, dirigeant d’un ordre ancien et secret, retranché dans un lieu à l’abri des regards et non pas exposé de cette manière. Quelques centaines de mètres plus loin, au bout d’une allée bordée de grands chênes, se dressait une demeure imposante et austère composée de deux corps de bâtiment perpendiculaires reliés par une large tour qui dominait l’ensemble. Elle vit apparaître venant à elle un homme d’une trentaine d’années vêtu d’une riche tunique brodée, le visage à demi dissimulé derrière les rebords d’un large couvre-chef. L’homme s’arrêta devant la grille fermée, ôta son large chapeau pour laisser apparaître des cheveux courts noir de geai qui contrastait avec des yeux de couleur clair. Il adressa à la visiteuse un large sourire :
– Vous devez certainement être Anya. Mon père vous attendait depuis quelques jours déjà. Vous tombez vraiment au bon moment…
Le jeune homme s’écarta pour laisser entrer Anya qui ne dissimula pas sa surprise d’être ainsi attendue.
– Comment savait-il …
– …que vous alliez venir ? Il vous expliquera lui-même. Je m’appelle Anton, je suis enchantée de connaître enfin un membre de la célèbre famille Petrova, poursuivit-il.
Il s’inclina légèrement et baisa la main de la jeune femme sans la quitter des yeux. Devant le regard insistant et le rictus suffisant qui se dessinait sur ses lèvres, Anya se sentit soudain mal à l’aise et retira vivement sa main de celle de cet homme qui lui faisait déjà mauvaise impression après quelques minutes seulement. D’un geste, il l’invita à le suivre. Sur le chemin les conduisant à l’imposante bâtisse, Anya s’en voulut d’avoir fait preuve d’une telle imprudence. Quelques heures plus tôt, Milan et ses enfants avaient pris la route vers une destination inconnue d’elle. Une angoisse sourde lui avait serré la gorge lorsqu’ils tournèrent au coin de la rue et que les deux frimousses disparurent de son champ de vision. Elle se retrouvait seule pour la première fois et n’avait rien trouvée de mieux que de se jeter encore une fois dans une entreprise plus qu’hasardeuse. Milan avait raison : elle agissait de manière inconsidérée mais il fallait à tout prix qu’elle empêche Klaus de briser la malédiction. Elle chassa d’un mouvement de tête impatient les reproches que son mari lui avait adressés la veille et qui résonnaient encore à ses oreilles. Bien entendu qu’elle avait toujours su où se trouvait Goran, que Noura et Milan lui en voudraient certainement lorsqu’ils comprendraient mais les pouvoirs de sa famille étaient la seule chose qui pouvaient encore les protéger et j’aimais elle n’y renoncerait. Quels qu’en soient les conséquences.
Lorsqu’elle pénétra dans le vaste hall, elle frissonna tant la fraicheur des lieux contrastait avec la chaleur étouffante qui régnait à l‘extérieur. Anton la conduisit à travers un dédale de couloirs sombres jusqu’à une porte aux dimensions impressionnantes qu’il entrouvrit.
– Elle est là, dit-il en passant la tête dans l’entrebâillement de la porte.
– Fais la entrer, ordonna une voix grave à l’intérieur.
Anton ouvrit entièrement l’un des pans de la porte et s’effaça pour la laisser entrer, arborant à nouveau ce sourire en coin qui avait hérissé Anya. De plus en plus nerveuse, la jeune femme pénétra dans la pièce et se figea aussitôt les yeux écarquillés devant le spectacle qui s’offrait à elle. La pièce dans laquelle elle entra était une vaste bibliothèque dont les murs étaient recouverts de manuscrits. Assis derrière un imposant bureau, Goran faisait face à un homme qu’Anya vit de prime abord de dos mais qu’elle reconnut aussitôt.
– Entrez Anya. Il est inutile que je vous présente je présume, commença Goran.
– Bonjour Anya. Je suis ravi de vous revoir, dit-il l’homme en se retournant vers la jeune femme pétrifiée.
***
Les couleurs vives du crépuscule commençaient à envahir le ciel lorsqu’Elijah et Noura arrivèrent en vue du village dont était originaire la famille du vampire. Leur destination finale, le village de Noura, était encore à plus de trois heures de route. Arrivés à la croisée de deux chemins, Elijah s’engagea sur celui qui descendait dans la vallée et qui conduisait à son village. Epuisée, Noura chevauchait à quelques mètres derrière lui et lorsqu’elle le vit quitter leur route, elle éperonna son cheval pour arriver à sa hauteur.
– Où allez-vous ? Ce n’est pas le bon chemin ! intervint-elle.
– La nuit va tomber et il nous reste encore de longues heures de route à travers la forêt. Nous allons nous arrêter pour la nuit, nous repartirons à l’aube.
– Où ça ? demanda-t-elle soudain inquiète.
– Notre maison est abandonnée depuis notre départ. Après ce qui s’est passé, les villageois ne s’en approchent plus. Nous allons passer la nuit là-bas.
– Il est en hors de question ! paniqua la jeune femme.
Elijah tourna la tête vers elle et haussa un sourcil moqueur et provocateur.
– Je vous avais prévenue : il ne fallait pas nous ralentir. Vous n’avez pas peur tout de même ? se moqua-t-il.
– Si ! admit-elle sans hésitation.
Elijah tira sur les brides de son cheval qui stoppa aussitôt. Au travers de la pénombre grandissante, il tenta de distinguer l’expression du visage de Noura. Devant la panique qu’il y lisait, le vampire éclata d’un rire franc qui fit sursauter la jeune femme.
– Vous tenez tête à des vampires mais vous avez peur de dormir dans une maison abandonnée ! raya-t-il.
Noura, piquée au vif, se redressa sur sa selle l’air renfrogné mais ne répondit pas. Comment aurait-elle pu lui avouer que la maison n’avait rien avoir avec ses craintes ? Depuis leur bref face à face quelques heures plus tôt, elle tentait désespérément de mettre de l’ordre dans ses pensées plus que confuses. Cet homme était un danger pour elle et sa famille mais le regard plein de tendresse qu’il avait à ce moment-là posé sur elle l’avait complètement déstabilisée. Toute l’après midi, elle avait gardé entre eux une distance plus que raisonnable pour considérer les choses avec calme. Son retour inopiné, la menace imminente que représentait Klaus, la découverte des sensations provoquées par ses pouvoirs : trop de choses s’étaient produites en peu de temps et elle se sentait pour le moment trop vulnérable pour laisser ainsi libre cours à des émotions qu’elle avait tenues en brides depuis de longues années.
« Il n’est pas humain et il est une menace », se répéta-t-elle tout au long du chemin pour se convaincre.
Mais pourtant, malgré toutes ses tentatives pour nier l’évidence, elle ne pouvait se cacher que cet homme l’attirait bien malgré. Il y avait toujours eu chez lui quelque chose de rassurant que sa transformation n’avait pas réussi à détruire totalement. Sans vraiment se l’expliquer, elle se sentait curieusement en sécurité avec lui. Sauf bien sûr s’il lui proposait d’aller camper dans une maison abandonnée loin de tout. L’idée de se retrouver seule avec lui dans cette maison la rendait extrêmement nerveuse.
– Allons –y maintenant, ordonna-t-il en talonna les flancs de son cheval.
Noura émit un gémissement de dépit avant que lui emboîter le pas. Quelques minutes plus tard, l’ombre de la maison familiale se détacha dans la pénombre grandissante.
