Les Damnés: La Malédiction des Petrova – Chapitre IV

Dilemmes

Sur le chemin qui les menait vers la maison, Elijah et Noura s’étaient murés dans un silence hostile. Leurs pas étaient considérablement ralentis par la foule dense qui encombrait les étroites ruelles de la ville. Noura bénissait cette foule d’inconnus qui, bien malgré elle, retardait le moment fatidique où elle allait introduire le loup – ou du moins son émissaire- dans la bergerie.

Inconsciemment, elle avait dû ralentir encore davantage le pas car la pression qu’exerçait Elijah sur son bras se fit plus pressante. Noura se mit à maudire cet homme qui allait ravager ce qu’Anya et elle s’étaient efforcées de construire  toutes ces années au cours desquelles leur seul soucis avaient été de préserver Ivan et Maïa de ces créatures. Elle jeta un coup d’œil furtif vers le visage en apparence impassible du vampire. Seule une légère crispation de la mâchoire trahissait la colère qui l’habitait. L’étreinte s’accentua davantage et lui meurtrissait le bras. De colère, elle s’arrêta et tenta de dégager d’un geste brusque son bras prisonnier. Ils s’affrontèrent un instant du regard devant Ivan qui, incrédule, ne comprenait pas pourquoi sa tante avait soudain l’air si en colère contre cet homme qui lui semblait si gentil.

Afin d’éviter toute discussion devant l’enfant, Elijah relâcha Noura pour l’inviter d’un geste de la main à reprendre sa route. La jeune femme s’exécuta de mauvaise grâce. Elle passa devant le vampire en détourant la tête dans un geste de mépris. Ce geste dérisoire, qui aurait sans doute fait sourire Elijah quelques années auparavant, ne fit, à ce moment là, qu’augmenter son exaspération.

Pendant ces sept dernières années, il avait tenté de ne plus repenser à ces deux nuits au cours desquelles tout avait volé en éclat. Il s’était efforcé de comprendre le choix d’Anya, de le faire accepter à Klaus en le convaincant d’enfouir toutes les émotions qui y étaient liées. Et là en quelques minutes, tout refaisait brutalement surface. Il échouait lamentablement là où son frère au contraire avait toujours excellé. L’existence de ce petit garçon, de son neveu, l’avait totalement pris au dépourvu et il s’en voulait de faire preuve d’une telle faiblesse. Il regrettait déjà d’avoir demandé à Noura de le conduire à Anya sans s’être préparé à cette rencontre. Il sentit pour la première fois une bouffée de haine envers cette femme qu’il avait aimée et qui s’était jouée de lui.

Soudain, une petite main se posa sur son poing crispé. Elijah baissa les yeux vers la bouille rose d’Ivan qui le scrutait avec un sourire réconfortant. Devant le visage enfantin emprunt d’innocence, Elijah revit celui de son frère au même âge quand ils formaient encore une famille même si, il en avait conscience, ce n’était déjà qu’une illusion. Elijah prit la petite main dans la sienne et se détendit. Elle les avait trahis pour protéger son fils. Il aurait probablement fait la même chose. Mais tout ceci le plaçait face à un dilemme qu’il ne se sentait pas de résoudre dans l’immédiat. Allait-il faire ? Tout dire à Klaus en sachant qu’il n’aurait pas une once de pitié pour Anya ou trahir son frère pour la protéger, elle et Ivan ? Elijah se débattait au milieu de ses pensées confuses lorsque Noura s’arrêta devant une imposante porte cochère.

–          C’est ma maison, l’informa Ivan ravi d’avoir un invité chez lui.

Noura supplia du regard une dernière fois le vampire qui ignora cet appel silencieux.

–          Je t’attends ici, décréta-t-il.

La jeune femme entrebâilla la lourde porte et se faufila à l’intérieur avec Ivan. Anya, assise sur le bord en pierre du bassin central, s’efforçait de chausser Maïa. La jeune femme s’amusait de l’effronterie de sa fille qui retirait aussitôt par jeu les chaussures difficilement enfilées. Le sourire d’Anya s’effaça lorsqu’elle croisa le regard anxieux de Noura qui s’était arrêtée au milieu du porche.

–          Regarde maman, ce que l’ami de tante Noura m’a offert, dit Ivan en montrant, ravi, un jouet en bois à sa mère.

–          Quel ami ? demanda Anya en lançant un regard interrogateur vers Noura.

–          Elijah. Il est là dehors, répondit spontanément le petit garçon qui recula de surprise lorsque sa mère se leva d’un bond, le visage livide.

–          Je suis désolée, murmura Noura tête baisse.

~*~

Anya tenta de garder son calme.

« C’est Elijah, pas Klaus », se dit-elle pour calmer l’angoisse qui lui nouait la gorge.

–          Rentrez avec tante Noura, ordonna-t-elle aux deux enfants qui la regardaient sans comprendre.

Une fois, ses enfants en sécurité à l’intérieur, Anya se dirigea le cœur battant vers la porte. Sa main tremblante serra l’épaisse poignée. Elle hésita un long moment, puis l’ouvrit lentement. Elijah lui tournait le dos, lorsqu’il entendit la porte s’ouvrir, il se retourna pour faire face à la jeune femme.  Les deux jeunes gens restèrent face à face immobiles dans un silence pesant qui contrastait avec le brouhaha de la rue. Chacun jaugeait l’autre. Anya fut frappée par le changement qu’elle constatait chez le jeune homme, et si quelques secondes auparavant elle espérait encore pouvoir le convaincre de garder le secret, le regard froid du vampire lui ôta ses dernières illusions. Certes, physiquement il était le même mais une froideur et une raideur figeaient son visage et son attitude. Il ne restait plus rien de l’homme doux et rassurant qui l’avait séduite dès leur première rencontre.

Anya s’effaça pour le laisser entrer.

–          Comment nous as-tu trouvées ? demanda-t-elle au bout d’un long moment.

–          C’est Noura que je cherchais. On m’a informé de sa présence dans cette ville. Il m’a suffi de faire surveiller les deux seules herboristeries qui vendent de la verveine. Ce n’était qu’une question de patience, répondit-il en levant les yeux sur les hauts murs qui encerclaient la cour. Tu dois te sentir à l’étroit ici…mais moins que dans une tombe bien sûr.

–          Ne compte pas sur moi pour m’excuser ou me justifier, Elijah. J’ai fait ce  qui me semblait le mieux pour Ivan, reprit-elle froidement.

–          Je ne te demande rien. A moi, tu ne me dois strictement rien. Mais je te conseille d’aiguiser tes arguments pour Klaus parce que, lui, voudra surement savoir pour quelles raisons tu l’as privé de son fils, répondit-il en arpentant lentement la cour.

Anya blêmit devant la menace mais tâcha de dissimuler son trouble.

–          Tu attends que je te supplie de ne pas le lui dire? lança-t-elle

Elijah s’immobilisa pour considérer plus attentivement la jeune femme. Elle avait bien changée elle-aussi. Ses souvenirs étaient hantés par une jeune fille  douce et fragile, il  avait maintenant devant lui une jeune femme déterminée et forte. Ses cheveux savamment coiffés et relevés, sa robe simple mais élégante accentuaient encore la gravité qui émanait maintenant d’elle.

«  Elle n’en est que plus belle », pensa Elijah.

Le vampire, qui se maudit d’avoir ce genre de pensée, lui tourna le dos et reprit son exploration de la cour avant de reprendre :

–          Je sais que tu ne le feras pas. Et cela ne changerait pas grand-chose. Je ne trahirai pas Klaus pour toi après ce que tu as fait.

Anya détourna la tête et posa le regard sur la porte qu’avaient empruntée ses enfants quelques minutes plus tôt. Elle se moquait bien de savoir ce que Klaus pourrait lui infliger mais l’idée de les savoir entre ses mains lui était intolérable.

–          Ce n’est qu’un enfant. Il ignore tout de votre monde. Laisse-le grandir en dehors de tout cela.

–          Je ne nuirai pas à tes enfants, Anya. Et c’est bien la raison pour laquelle je n’ai pas encore envoyé quelqu’un  le prévenir.

–          Qu’est-ce que tu veux alors ?

–          Donne-moi la pierre de lune qui a servi pour le rituel et je te laisserai le temps, à toi et à ta famille, de fuir avant de prévenir Klaus.

Anya le dévisagea abasourdie :

–          Vous voulez briser la malédiction ? demanda-t-elle

–          Klaus  a retrouvé l’incantation. Quand il aura la pierre, il ne lui restera plus qu’à attendre que cette mystérieuse clé liée aux Petrova fasse son apparition. Je dois avouer que ce point reste encore très confus. A l’origine, le sang de n’importe quel Petrova aurait pu briser la malédiction mais il semblerait que Waleda ait quel que peu changé les règles du jeu.

–          Je n’en sais pas plus que toi mais une chose est sûre je ne vous laisserai pas briser la malédiction. Je…

Avant qu’Anya ait pu ajouter quoi que ce soit, Elijah, qui était à l’autre extrémité de la cour, se retrouva face à elle. Surprise par la vitesse du vampire, elle recula vivement.

–          Tu crois sincèrement que je vais te donner le choix ?dit-il d’un ton calme qui contrastait avec la menace à peine voilée qu’il venait de proférer. Je te donne une chance de pouvoir emmener Ivan loin d’ici. Rien ne m’oblige à le faire et je ne le fais pas pour toi, sois-en sûre. Je pourrais attendre patiemment que la verveine ne fasse plus effet et te contraindre à tout me dire. Donc, je vais te poser la question pour la dernière fois : où est la pierre ?

Anya hésita un long moment. L’idée d’aider Klaus à briser la malédiction après tous les sacrifices qu’elle avait impliqués la répugnait au plus au point mais elle devait, avant de faire quoique ce soit pour l’en empêcher, mettre Ivan et Maïa en sécurité.

–          Je n’ai pas la pierre. Elle est enterrée avec Waleda dans un lieu que seules Noura et moi connaissons, finit-elle par avouer d’une voix à peine audible.

–          Parfait.  Je ne révèlerai ta miraculeuse résurrection à Klaus que lorsque je lui remettrai la pierre. Cela te laisse quelques jours pour disparaître. Dis à Noura que nous partons à l’aube.

Elijah se dirigea vers la porte mais avant d’en franchir le seuil, il se retourna vers la jeune femme accablée :

–          C’est la dernière faveur que je t’accorderai, Anya. Tâche de ne rien faire de stupide ou je le laisserai faire de toi ce que bon lui semblera.

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