Au cœur de la ville
Anya, assise sur les marches de pierre de l’escalier, savourait la douce chaleur de ce soleil de fin d’après-midi qui lui réchauffait le visage. Un discret rayon de soleil pénétrait dans la cour intérieure habituellement sombre de la maison et venait se refléter sur la surface du bassin qui trônait en son centre. Les hauts murs de la demeure protégeaient ses habitants de la cohue et du vacarme de la ville qui régnaient de l’autre côté de l’épais portail de bois. L’ esprit de la jeune femme se mit à vagabonder par delà ces murs qui l’encerclaient, qui l’étouffaient presque. Il retrouvait les espaces sans fin des plaines, le parfum des forêts, la liberté de pouvoir courir à travers les bois. Elle oublia l’espace d’un instant les bruits étouffés qui lui parvenaient de la rue et les odeurs pestilentiels qui provenaient du marché tout proche.
– Maman !!….
Le cri de l’enfant qui se jeta dans ses bras l’arracha brutalement à ses rêveries. Anya rouvrit brutalement les yeux et regarda le visage baigné de larmes de la petite fille.
– Que se passe-t-il Maïa ? demanda-t-elle en caressant les boucles brunes de l’enfant.
– Ivan m’a poussée, pleurnicha-t-elle.
Anya consola la petite fille et lui déposa un baiser sur le front avant de se diriger vers le jeune garçon qui gardait obstinément le nez baissé sur la pointe de ses chaussures.
– Ivan, regarde-moi, ordonna Anya en lui relevant le menton.
– Je ne l’ai pas fait exprès, bredouilla le garçonnet.
– Peu importe que tu l’ais fait exprès ou non : le résultat est le même. Je t’ai déjà répété à plusieurs reprises de faire attention de ne blesser personne, gronda-t-elle.
– Maïa n’a rien. C’était un simple incident, intervint Milan que les pleurs de sa fille firent sortir de la maison.
Le jeune homme, suivi de Noura qui avait pris la fillette dans les bras, s’approcha et ébouriffa la tignasse blonde du garçonnet avec un sourire complice. L’enfant lui rendit son sourire tout en essayant vivement les larmes qu’il tentait de dissimuler avec le dos de la main. Lorsque Milan releva la tête, il dut affronter le regard courroucé d’Anya qui n’appréciait pas du tout son intervention.
– Ce n’est pas rien. Tu sais très bien que…
– Noura, tu veux bien t’occuper des enfants. J’ai à parler à Anya, interrompit Milan visiblement contrarié.
Noura, qui présageait une énième scène entre sa sœur et son beau-frère, ne se fit pas prier pour battre en retraite.
– Je vais coucher Maïa pour la sieste et j’emmènerai Ivan avec moi chez l’herboriste, reprit-elle en entrainant avec elle les deux enfants.
La jeune femme jeta un dernier coup d’œil inquiet vers le couple avant de disparaître dans la maison. Restés seuls au milieu de la cour, les deux époux se dévisagèrent un instant. Chacun attendait que l’autre lance la première remarque qui conduirait à l’inévitablement dispute. C’était devenu un triste rituel maintenant. Mais aujourd’hui Anya n’était disposée pas à entrer dans cette éternelle polémique qui les divisait depuis la naissance d’Ivan. Elle s’apprêtait à sortir une réplique cinglante qui étoufferait dans l’œuf toute discussion mais Milan la prit de cour :
– Qu’est devenue la Anya douce et enjouée que j’ai connue lorsque nous étions enfants ? demanda-t-il tristement. Tu es devenue froide, insensible même avec ton propre fils.
– Cette Anya a vu toute sa famille se faire tuer par les monstres qu’elle a crées. Ivan est mon fils comme tu dis… et non le tien… Je ferai tout ce qu’il faut pour le protéger de cette malédiction et le préparer à ce qui l’attend. Et je te prierai de ne pas intervenir.
– Merci de me rappeler aussi subtilement ses origines, ironisa Milan avec amertume.
– Je suis désolée: il y a des choses que tu ne peux pas comprendre.
– Je comprends en tout cas que ce n’est qu’un enfant qui a besoin d’une mère et non pas d’un garde chiourme implacable ! s’emporta Milan.
– Ce n’est pas qu’un enfant, tu le sais bien…Tu n’as pas idée de ce qui rôde dehors. Nous aurons beau fuir, tôt ou tard l’un d’eux apprendra son existence et que ce soit la famille de Klaus ou les sorciers, ils ne le considéreront pas comme un enfant mais comme une menace…
La voix d’Anya se brisa. La seule idée de savoir son fils entre leurs mains la paralysait totalement. Depuis que ce sorcier lui avait pris ces pouvoirs, elle se sentait totalement impuissante. Et l’obstination de Noura à refuser d’utiliser les siens depuis la mort de Waleda, ne faisait qu’accroître son angoisse. Elle craignait par-dessus tout voir ressurgir les démons du passé et de voir ce semblant d’équilibre qu’elle tentait laborieusement de construire autour de ses enfants s’effondrer une nouvelle fois.
Elle ignorait encore que cette menace était encore plus près d’elle ne le pensait. Adossés au mur d’une échoppe de tissus, deux hommes scrutaient la foule des badauds qui se bousculaient dans l’étroite ruelle encombrée par les étales en tous genres. Face à eux se trouvait l’herboristerie qu’ils avaient pour ordre de surveiller depuis plusieurs jours déjà. Il guettait chaque cliente y pénétrant, espérant à chaque fois apercevoir le signal du marchand. Quelques minutes après avoir vu une femme tenant par la main un jeune garçon pénétrer dans le magasin, la face rougeaude du marchand apparut un instant à la porte. D’un signe de tête discret, il confirma aux deux guetteurs l’identité de celle qui venait de rentrer.
– Va le prévenir. Je reste là au cas où cet imbécile ne la retienne pas assez longtemps, intima l’un d’eux à l’autre.
Noura sortit du magasin de longues minutes plus tard, passablement irritée par le comportement du marchand qui avait manifestement décidé de lui vendre toutes ses herbes. Elle fourra le sachet de verveine dans sa besace d’un geste impatient et reprit le chemin du retour en serrant la petite main d’Ivan dans la sienne. Elle n’avait fait que quelques pas lorsqu’elle s’arrêta brusquement le souffle court :
– Qu’est ce qui se passe ? demanda le garçonnet inquiet en voyant le visage livide de sa tante.
– Chut… Ivan, surtout ne dis rien, ordonna-t-elle à l’adresse de l’enfant qui la regardait sans comprendre.
Elle ne pouvait détacher ses yeux de l’élégante silhouette qui fendait la foule. Une angoisse grandissante lui serra la gorge. Son cœur battait à tout rompre et elle se serait volontiers enfuie à toute allure- même si elle savait pertinemment que sa fuite était inutile- mais ses jambes refusaient obstinément de lui obéir.
– Bonjour Noura. Ça fait longtemps, j’aurais presque eu du mal à te reconnaître, tu as changé, salua Elijah.
– Oui, c’est ce que font les gens lorsque ce ne sont pas des cadavres ambulants : ils changent et vieillissent, lança-t-elle en s’efforçant de ramener derrière elle Ivan qui s’impatientait .
– Tout ne change pas apparemment. Toujours la langue aussi bien pendue, reprit-il en portant son attention sur le garçonnet qui trépignait à ses côtés.
– Ne me serre pas si fort tante Noura ! Tu me fais mal, se plaignit l’enfant en tentant de dégager sa main de celle de sa tante.
Noura, pétrifiée, retint soudain sa respiration et recula en voyant le visage d’Elijah se fermer. Le vampire s’avança lentement et s’agenouilla pour se mettre à la hauteur de l’enfant. Le regard bleu de ce dernier scruta son interlocuteur sans pudeur, avec toute l’innocence de son jeune âge.
– Bonjour, je m’appelle Elijah et toi ? demanda-t-il en passant une main sur les boucles blondes si familières.
– Ivan.
– Dis-moi, Ivan, tu as quel âge et où est ta maman ?
– Elijah, je vous en prie…, gémit Noura qui s’interrompit devant le regard glacial que lui lançait le vampire.
– J’ai six ans et ma maman est à la maison avec ma petite sœur, répondit innocemment Ivan.
Une brusque bouffée de colère s’empara de l’originel qui tacha malgré tout de ne rien laisser paraître devant l’enfant.
– Tu vois cet homme qui est derrière moi, il travaille pour moi. Et si tu l’accompagnais dans la boutique de ton choix pour acheter ce que tu veux ? Il faut que je parle un moment à ta tante seul à seul, proposa Elijah en tirant de sa bourse une pièce qu’il présenta à l’enfant.
Ivan jeta un œil interrogateur à Noura comme pour lui demander la permission. Lorsque celle-ci acquiesça de la tête, un large sourire apparut sur le visage du jeune garçon qui lâcha sa main pour disparaitre dans la foule en compagnie de l’homme de main d’Elijah sous le regard désespéré de Noura.
– A nous deux maintenant, reprit Elijah
Il l’entraîna sans ménagement dans une ruelle sombre et humide à l’écart de la foule. Lorsqu’il la relâcha brutalement, Noura dût se retenir au mur pour ne pas tomber sur les pavés irréguliers et poisseux.
– Comment avez-vous osé faire ça ? souffla-t-il la mâchoire crispée de colère.
– Comment on a osé protéger cet enfant de sa famille paternelle morte vivante et assoiffée de sang et qui a tué trois de ses grands-parents ? C’est ça la question ? s’emporta-t-elle à son tour.
– Comment peux-tu avoir le culot de me parler sur ce ton ? Alors qu’il me suffirait d’un simple geste pour envoyer ta misérable petite tête d’effrontée rejoindre le caniveau, dit-il en empoignant la gorge de la jeune fille.
Elijah considéra un moment le visage déterminé de la jeune femme qui lui faisait face et qui préférait encore mieux mourir au milieu de cette ruelle sordide plutôt que de baisser les yeux devant lui. Il relâcha soudain sa prise et tenta de retrouver son calme. Il arpenta un moment la ruelle afin de réfléchir à la situation puis se planta à nouveau devant Noura.
– Conduis-moi à elle, ordonna-t-il.

Magnifiques chapitre hâte de lire la suite
Merci de ta fidélité Julie! ;) . Les retrouvailles vont être houleuses , tu te doutes bien :p