Les Damnés: Les Origines du mal – Chapitre 19

Le sacrifice

Un vent violent s’était levé, faisant danser la cime des plus hauts arbres de la forêt. En s’engouffrant dans les cavités plus ou moins profondes de la haute paroi rocheuse, son sifflement se transformait en un cri aigu et déchirant comme s’il prenait soudain vie. Waleda, qui connaissait mieux que personne les forêts et ses alentours, avait choisi ce lieu inhospitalier et reculé pour célébrer le rituel. Il restait encore quelques heures avant la tombée de la nuit mais l’obscurité envahissait déjà les sous-bois. A la lueur des torches, Anyanka suivait du regard chaque mouvement, chaque geste de Waleda. Avec minutie, la vieille femme préparait les derniers détails du rituel. Cette vérification était inutile mais Waleda ne voulait rien omettre. Les deux femmes avaient passé la journée à tout préparer, tout planifier.

–         Tu es sûre que Noura ne se doute de rien grand-mère ?demanda Anyanka en scrutant la pénombre comme si sa sœur risquait  à tout moment de surgir.…

–         Ne t’inquiète pas pour elle. Je me suis occupée de tout. Je lui ai fait une potion à base de verveine qui rend le sang impure pour les vampires et j’ai protégé l’accès aux huttes. Aucun vampire ne pourra y pénétrer. Encore faut-il que cette tête de mule ne sorte pas…

Waleda s’arrêta brusquement. Un craquement de branches fit se tourner les regards des deux femmes vers les bosquets sombres. En reconnaissant Suria, enveloppée de sa large cape, elles laissèrent échapper un même soupir de soulagement. Le secret entourant le rituel était une condition indispensable à son accomplissement. Si Niklaus l’apprenait, il tenterait sans doute de les en empêcher et compte tenu de la puissance de l’hybride personne ne pourrait s’opposer à lui.

–         Personne ne vous a suivie ? questionna Waleda

–         Non, mes fils sont partis à la recherche de Niklaus, répondit Suria en baissant la tête pour dissimuler son inquiétude.

–         Niklaus a disparu ? reprit Anyanka terrifiée à l’idée de le voir surgir à tout moment.

–         Il ne connait pas cet endroit et il n’est au courant de rien,  la rassura Waleda qui tentait secrètement de croire en ses paroles.

–         Et s’il se rend au village…, paniqua la jeune fille.

–         Par tous les dieux, Anyanka, calme-toi, gronda faussement Waleda qui tentait de dissimuler sa propre inquiétude. Lorsque le rituel commencera, il sera de toute façon affaibli.

Une bourrasque de vent parcourut l’endroit. Anyanka frissonna et s’emmitoufla dans sa pèlerine trop légère. Prise d’un vertige, elle s’adossa à la paroi froide pour tenter de maîtriser les tremblements qui la parcouraient.  Suria s’approcha, ôta sa cape pour la jeter sur les épaules de la jeune fille qui lui adressa un sourire reconnaissant. Elle laissa Anyanka reprendre ses esprits et rejoignit Waleda qui feuilletait une dernière fois le grimoire pour s’assurer de ne rien oublier.

–         Elle est très faible. Jamais elle n’aurait pu mettre cet enfant au monde, murmura Suria à la vieille femme pour ne pas être entendue.

Waleda releva la tête de son livre pour considérer sa petite fille dont le visage amaigri présentait une pâleur de plus en plus inquiétante. Elle hocha tristement la tête en signe de négation.

–         Quels sont les étapes du rituel ? demanda Suria pour détourner l’attention de la vieille femme.

–         J’utiliserai les pouvoirs de cette pierre pour concentrer l’énergie de la pleine lune, expliqua Waleda en montrant une pierre blanche et lisse de forme ovale. Ensuite, il faudra procéder aux sacrifices en commençant par Ludwik au moment où commencera sa transformation…à condition que votre mari le retrouve à temps.

–         Faites lui confiance, il le retrouvera, affirma Suria qui ne doutait pas un instant de la volonté de Viktor de retrouver son ennemi et d’achever d’exterminer toute sa lignée.

–         Vient ensuite le tour du vampire. Le rituel ne prendra fin que lorsque le sang de ces deux créatures symbolisant la double nature de Niklaus sera mélangé à celui qui a déclenché les deux malédictions. Anyanka a provoqué la première et la mort de mon fils a déclenché celle du loup-garou. Le sang des Pétrova scellera le sort.

Un cri mêlé de rage et de colère retentit soudain dans la pénombre et  fit sursauter les trois femmes qui se levèrent dans un même mouvement et tournèrent un regard inquiet vers les bosquets. Les silhouettes de Viktor trainant de force Ludwik sortirent de l’ombre. Arrivés à quelques mètres, le vampire poussa violemment Ludwik qui vint s’écraser aux pieds des trois femmes en se tordant de douleur.

–         Il est temps de commencer, décréta Waleda sans s’apitoyer sur le sort de l’homme qui se traînait à ses pieds.

 ~*~

Chacun connaissait, désormais, le rôle qu’il devait maintenant jouer. Il ne pouvait plus y avoir de place pour le doute ou les regrets. Waleda déposa la pierre de lune dans le creux d’une vasque taillée à même la pierre. Elle regarda la nuit envahir peu à peu les lieux et la pleine lune apparaître à la cime des arbres. Ludwik, qui subissait les douleurs intolérables de la transformation, se tordait au sol en gémissant sous le regard amusé et sadique de Viktor.

–         Rassure-toi, mon ami, c’est la dernière fois que tu auras à subir cela, dit-il avec un sourire narquois.

–         Va en enfer Viktor ! souffla Ludwik entre deux gémissements.

–         Garde ma place au chaud surtout, répondit-il en s’accroupissant près de lui.

–         Viktor, c’est le moment, intervint Waleda agacée par arrogance du vampire.

Viktor releva Ludwik de force. Il se délecta devant la peur qu’il lisait dans le regard de son ennemi qui tenta dans un ultime mouvement de désespoir pour se défendre. Mais les douleurs qui lui déchiraient les entrailles le courbèrent en deux. Viktor le redressa en lui agrippant les cheveux et lui adressa un dernier sourire victorieux  avant de plonger sa main dans la poitrine pour lui arracher violemment le cœur. Ludwik émit un dernier râle avant de s’effondrer au sol. Viktor regarda le cœur encore chaud se vider dans sa main avec une satisfaction non dissimulée. Suria dévisageait son époux avec stupeur et dégoût.  L’homme qui avait partagé sa vie durant toutes ces années avait totalement disparu. Il était devenu un être cruel et sanguinaire, désormais incapable d’éprouver la moindre émotion.

Viktor se dirigea vers Waleda qui lui adressa un regard noir  traduisant toute l’aversion qu’elle avait toujours ressenti pour lui. La vieille femme prit le cœur qu’il lui tendait, recueillit le sang qui s’écoulait de l’organe et le répandit sur la pierre tout en psalmodiant son incantation.

 ~*~

A quelques kilomètres de là, au village, Noura arpentait les ruelles sombres en rentrant de temps à autre dans certaines huttes pour en ressortir presque aussitôt. Où pouvaient-elles bien être ? La nuit était complètement tombée maintenant et la pleine lune trônait arrogante et menaçante au dessus de sa tête. Elle s’apprêtait à pénétrer à nouveau dans une des tentes pour demander à ses occupants s’ils avaient aperçu sa grand-mère et sa sœur, lorsqu’une ombre furtive passa à quelques mètres d’elle. Elle se figea, aux aguets, en brandissant sa lanterne pour tenter de percer l’obscurité. L’ordre avait été donné à tous les habitants de rester chez eux jusqu’au lever du soleil.  Il régnait un silence absolu dans le village, Noura n’entendait que le souffle irrégulier de sa propre respiration qu’elle s’efforçait de maîtriser. La jeune fille reprit fébrilement son chemin lorsque la silhouette d’un homme se dressa devant elle. Elle poussa un cri de surprise et posa une main sur sa poitrine pour comprimer les battements de son cœur :

–         Par tous les dieux Elijah ! Vous voulez ma mort ! s’exclama Noura

La jeune fille qui se rendit immédiatement compte de ce que sa remarque pouvait avoir de stupide adressée à un vampire, recula vivement et s’apprêtait à s’enfuir lorsqu’Elijah la retint par le bras.

–         Je ne vous veux aucun mal, tenta-il de la rassurer.

–         Et je suis censée vous croire après ce que vous avez fait à Anya ? répliqua –t-elle en dégageant vivement son bras.

–         Vous savez très bien ce qu’il en est. Où est-elle ?

–         Qu’est-ce que vous lui voulez ? demanda Noura soupçonneuse.

–         Niklaus rôde dans les parages. J’ai perdu sa trace par très loin d’ici.

Noura jeta un coup d’œil effrayé autour d’elle comme si l’hybride pouvait surgir à tout moment.

–         Elle a quitté le village avec Waleda depuis des heures et elles ne sont pas encore rentrées, répondit la jeune fille dont la voix tremblait d’anxiété.

–         Je dois les retrouver avant lui.

–         Je viens avec vous, décréta Noura.

–         Il en est hors de question ! Rentrez et ne ressortez pas avant demain.

–         Après tout ce que votre foutu frère et vous avaient fait à ma sœur, je ne vous permets pas de me donner des ordres, s’emporta la jeune fille en pointant un doigt autoritaire sur la poitrine du vampire.

Amusé par l’aplomb et la témérité, qui dans ce cas relevait plus de l’inconscience, de Noura, Elijah sourit avec bienveillance. Il la connaissait peu  mais d’après ce qu’il avait déjà pu voir sur le personnage, il y avait peu de chances que la jeune fille lui obéisse sagement.

–         Très bien.  Après vous très chère, dit-il sur un ton ironique en lui montrant le chemin d’un geste ample et exagéré de la main.

–         C’est bien le moment de faire le malin ! répliqua-t-elle avec un air buté en passant devant lui dans un froissement de jupons.

Les deux jeunes gens s’engouffrèrent entre les habitations hétéroclites qui composaient le village en construction. La lueur de la lampe de Noura éclairait faiblement les lieux  plongés dans la plus complète obscurité. La jeune fille manqua à plusieurs reprises de trébucher sur les pierres en pestant à chaque fois  contre le vampire qui, lui,  se mouvait avec aisance comme en plein jour et  ne semblait pas vouloir ralentir le pas. Alors qu’elle s’apprêtait à lui dire sa façon de penser, elle  percuta le vampire qui s’était arrêté brusquement. Devant eux, la silhouette sombre et puissante de Niklaus se dressait.

 ~*~

La lune avait quasiment atteint son zénith, Waleda s’approcha de Suria et prit ses mains dans les siennes :

–         Il est encore temps de renoncer, dit-elle pleine de compassion pour cette femme qu’elle ne connaissait que depuis quelques heures.

–         Je ne peux pas vivre comme cela. Je ne veux pas devenir comme lui, murmura-t-elle en désignant discrètement Viktor du regard.

Le vampire s’approcha des deux femmes pour mettre fin à leurs messes basses.  Suria regarda la haute stature et le visage impassible de cet homme qu’elle avait, au cours des années, autant aimé qu’haï. Il ne restait désormais plus rien de leur histoire. Au cours de ces années, chaque non-dit, chaque mensonge en avaient lézardé progressivement les fondations. Des plaies discrètes mais indélébiles, fragilisant toujours davantage cette famille qui se devait d’être un modèle de par sa position. Et aujourd’hui, en quelques heures tout s’était effondré pour laisser apparaître la vérité au grand jour. Suria affronta le regard froid de Viktor :

–         Est- ce que tu m’aurais pardonné un jour ? demanda-t-elle d’une voix mal assurée.

Viktor posa une main tendre sur le beau visage de Suria sur lequel les larmes s’étaient mises couler bien malgré elle. Ce geste inattendu la fit se raidir de surprise. Elle frémit au contact frais de cette main. Le vampire s’approcha son visage et vint déposer un léger baiser sur les lèvres douces de Suria avant de l’étreindre. Elle sentit son souffle chaud près de  son oreille :

–         Probablement pas, non, lui chuchota-t-il  en posant sur une main sur la poitrine de Suria.

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