Le choix
Au même moment de l’autre côté de la forêt, une ombre se faufilait aux abords du village du peuple nomade. Dissimulant son visage sous une épaisse cape, elle s’approcha d’un garde qui somnolait appuyé nonchalamment sur la haute clôture de bois qui encerclait le village. Lorsqu’il la vit soudain apparaître devant lui, l’homme sursauta, brandissant devant lui sa lance. La silhouette approcha, nullement intimidée par l’arme dont elle détourna la pointe avant de plonger son regard dans celui du garde éberlué :
– Conduis-moi à Anyanka, lui ordonna-t-elle.
L’homme s’exécuta sans contester et abandonna son poste pour se diriger vers le lieu demandé. Lorsqu’il eut désigné la tente de la fille du chef, il laissa son interlocutrice et reprit le chemin inverse en se demanda ce qui l’avait poussé à accéder à la requête d’une inconnue.
A l’intérieur de la tente, Anyanka était encore endormie. L’apaisante potion préparée par Waleda faisait son œuvre et la jeune femme, plongée dans un profond sommeil une partie de la journée, reprenait lentement des forces après la morsure d’Elijah. Lorsque l’ombre souleva l’épaisse couverture de peau qui bouchait l’entrée de la tente, un léger courant d’air s’immisça à l’intérieur et fit frissonner Anya qui ouvrit alors difficilement les yeux. Elle laissa ses yeux s’habituer à la pénombre avant de se lever et d’allumer les bougies. Encore engourdie et les jambes tremblantes, la jeune femme peina à atteindre la table. Lorsque les faibles flammes des chandelles dissipa l’obscurité, Anyanka étouffa un cri en découvrant la silhouette tapie dans un coin sombre.
– N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal, tenta-t-elle de la rassurer.
– Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? demanda la jeune fille qui tentait désespérément de garder son équilibre en se tenant à la table.
– Je m’appelle Suria. Je suis la mère de Niklaus et d’Elijah. Nous devons parler.
Anyanka ne put réprimer une expression de surprise et resta interloquée un instant avant d’ inviter Suria à prendre place. Les deux femmes restèrent un long moment silencieuses à se jauger mutuellement plus par curiosité que par animosité. Suria avait beaucoup de mal à imaginer que cette frêle jeune femme au visage si pâle était à l’origine de ce qui leur arrivait.
– Je comprends mieux pourquoi mes deux fils se disputent à cause de vous, déclara Suria avec un sourire bienveillant.
Anyanka, soudain gênée à la fois par l’évocation des deux hommes et par le regard perçant qui la détaillait, baissa la tête en rougissant.
– Je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise. Loin de moi l’idée de juger la situation, je serai vraiment très mal placée pour le faire, excusa Suria en voyant le trouble de la jeune fille.
– Qu’êtes-vous venue faire ici ?
– Vous demander de l’aide et vous proposer la mienne en échange.
– Après ce que je vous ai fait, vous venez me demander de l’aide ? demanda Anyanka abasourdie.
– Vous n’y êtes pour rien, Anyanka, vous avez voulu nous sauver. Je suis la seule responsable de tout ce qui arrive. Je fais payer à toute ma famille, et à vous aussi, le prix de mes choix et de mes erreurs passées. Si j’avais épousé Ludwik comme le devoir me l’imposait et si je n’avais pas trahi Viktor, nous n’en serions pas là aujourd’hui.
Emue par les paroles de cette femme inconnue qui se confiait à elle, Anyanka considéra alors Suria avec plus d’attention. Elle s’était maintes fois demandé à quoi pouvait ressembler la mère de Niklaus. Elle l’avait imaginée froide, distante et hautaine, beaucoup plus vieille également. Au lieu de cela, elle se trouvait face à une femme au visage encore jeune aux expressions enfantines. Elle retrouvait en elle le doux sourire plein de retenue d’Elijah et le regard intense de Niklaus. Tout chez cette femme reflétait ce contraste saisissant entre fragilité et force, entre détermination et doute.
– Qu’attendez-vous de moi ? finit par demander la jeune fille.
– Ce soir, j’ai vu mon fils, mon enfant, se transformer devant mes yeux en une bête froide et cruelle.
Suria s’arrêta brusquement, la gorge serrée par une émotion qu’elle peina à maîtriser. Elle tenta d’inspirer profondément et reprit :
– Je sais que notre état est irréversible mais je vous supplie de trouver un moyen pour que Niklaus n’ait pas à subir les conséquences de mon infidélité et de deux malédictions. Je ne veux pas de cela pour mon enfant.
Anyanka blêmit en pensant à son propre enfant. Elle sentit ses jambes fléchir sous elle. Au moment où elle allait s’effondrer, les bras de Suria vinrent l’enlacer pour lui éviter la chute. Avec des gestes tendres et maternels, elle aida la jeune fille à rejoindre son lit sur lequel elles s’assirent toutes deux.
– Vous comprenez, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, en regardant Anyanka dans les yeux.
– Elijah vous a tout dit, murmura Anyanka qui comprit que Suria était au courant pour l’enfant qu’elle portait.
– Non, il ne m’a rien dit. Mais je connais bien mes fils, ils peuvent difficilement me cacher quelque chose. Une mère comprend même les non-dits. Vous ne voulez pas de cette vie pour votre enfant et moi non plus pour le mien.
– Il y a peut-être un moyen…, dit une voix sortant de l’obscurité.
Surprises, les deux femmes se retournèrent vivement pour voir le visage inquiet de Waleda qui apparut dans le halo de lumière.
– …mais je ne suis pas certaine que soyons tous prêts à en payer le prix. J’ai trouvé dans le livre un moyen de brider la partie loup-garou votre fils. Un rituel… reprit la vieille femme en s’asseyant face aux deux femmes.
Devant la lueur d’espoir qu’elle voyait naître dans le regard de Suria, Waleda reprit aussitôt :
– Ne vous réjouissez pas. Les conditions à réunir sont très…lourdes, hésita la vieille femme.
Waleda prit une profonde inspiration et expliqua aux deux femmes en quoi consistait le rituel. Plus elle rentrait dans les détails de son déroulement, plus ses épaules se voûtaient et plus son visage laissait apparaître une réelle douleur. Anyanka tentait tant bien que mal de s’approprier les paroles de sa grand-mère tant elles lui paraissaient inconcevables. Elle savait à quel point chacune d’entre elles devait la blesser. Lorsque Waleda eut terminé son exposé, elle leva des yeux remplis de larmes vers sa petite fille.
– La décision vous appartient à toutes les deux maintenant.
Anyanka et Suria échangèrent un regard dans lequel elles pouvaient lire la même détermination. Devant cet accord silencieux, Waleda ferma les yeux et se leva.
– Demain est le dernier jour de pleine lune. Nous avons peu de temps pour réunir ce qui nous manque. Personne ne doit être au courant. Si vos fils ou Noura l’apprenaient, ils voudront empêcher le rituel, déclara Waleda.
Après avoir mis au point les derniers détails, les trois femmes se séparèrent. Waleda et Anyanka regardèrent Suria s’éloigner. Elles restèrent un moment silencieuses et immobiles bien après que l’élégante silhouette eut disparu au cœur de nuit.
– Est-ce que tu es sûre de toi Anya ? demanda Waleda d’une voix tremblante.
– Avons-nous un autre choix, grand-mère ? Nous devons rétablir l’équilibre que j’ai rompu.
La vieille femme pour toute réponse enlaça sa petite fille. Une larme unique alla se perdre dans la commissure de ses lèvres.
Lorsque Suria arriva sur le perron de sa maison, elle hésita un moment avant d’en franchir le seuil. Viktor était-il rentré ? Dans quel état d’esprit était-il ? En se remémorant, la violence de la scène qui avait précédé le départ de son mari chez Ludwik, Suria retira la main qu’elle avait posée sur la lourde poignée de porte. Les regards et les mots plein de haine et de colère qu’il lui avait alors lancés, l’avait blessée plus surement encore que s’il l’avait frappée. Au bout de quelques minutes, elle se décida enfin à pénétrer dans le vaste vestibule. Un fin rai de lumière s’échappait de la porte du salon restée ouverte. Suria pénétra, fébrile et frissonnante, dans le salon où il régnait pourtant une douce chaleur. Debout devant la cheminée, les deux mains posées sur les pierres noircies, Viktor regardait les flammes danser dans l’âtre.
– Où étais-tu ? demanda-t-il froidement sans se retourner.
– Je suis allée au village d’Anyanka. Je lui ai demandé de nous… m’aider à contenir la partie loup-garou de Niklaus.
– Encore faut-il qu’on le retrouve. Il s’est enfui. Aussi lâche que son père, répondit Viktor dans un ricanement.
– Ludwik s’est enfui ?
– Te voilà rassurée, on dirait, dit-il en se retournant pour dévisager sa femme.
– Oui…parce que tu vas devoir le tuer pour sceller la malédiction qui permettra de brider les pouvoirs de Niklaus.
Viktor la regarda perplexe :
– Et pourquoi viendrais-je en aide à ton fils qui n’a pas hésité un instant à s’attaquer à moi ? demanda-t-il en s’approchant, menaçant, de Suria.
– Précisément parce qu’il est ainsi plus puissant que toi.
– Que faut-il d’autre pour ce rituel ? demanda-t-il après avoir évalué un instant la pertinence de l’argument de sa femme.
– Le sacrifice d’un vampire et le sang des Petrova.
