Les Damnés: Les Origines du mal – Chapitre 16

Les trahisons du passé

 

Viktor avait cherché  Niklaus une bonne partie de la journée sans succès. Il s’était rendu compte, durant ses recherches infructueuses, qu’il n’avait aucune idée des habitudes de son fils ni des endroits dans lesquels il était susceptible de réfugier. La tâche était d’autant plus ardue qu’il avait dû soigneusement éviter Ludwik et ses frères. Viktor les avait observés un moment par la fenêtre de la taverne alors que les trois hommes paradaient et riraient aux éclats pour fêter ce qu’ils croyaient encore être leur victoire. Il se contint pour ne pas leur sauter à la gorge lorsque ces derniers passèrent passablement éméchés  à quelques mètres de lui sans le voir. Mais il s’efforça de se raisonner : chaque chose en son temps.

La fin de l’après-midi était à l’image du reste de la journée, humide et sinistre mais le vampire, malgré ses nouvelles capacités qu’il découvrait et apprenait peu à peu à maîtriser,  prit tout son temps pour rentrer à la propriété. Depuis qu’il s’était retrouvé face au regard de Niklaus dans la forêt, il appréhendait le moment où il devrait retrouver les siens et en particulier Suria. Au cours de la journée, il avait tenté de faire taire cette colère qu’il sentait monter inexorablement en lui et dont l’intensité le désarçonnait quelque peu. Pendant toutes ces années, il s’était refusé à admettre cette évidence qui pourtant avait toujours été flagrante. Tant d’années à faire taire les doutes, toujours plus nombreux, plus persistants à mesure que Niklaus grandissait et que les conflits entre eux se multipliaient et devenaient toujours plus violents. Et les regards de Suria sur son fils toujours plus protecteurs et inquiets…

Une silhouette apparût soudain sur le chemin. Viktor s’arrêta pour considérer  le jeune homme qui s’avançait lentement vers lui le visage fermé.

– Vous ne l’avez pas trouvé ? demanda Elijah, soucieux, en s’approchant de son père.

– Non, répondit-il les sourcils froncés. Tu reviens de la maison ?

Elijah hocha la tête et détourna le regard pour éviter celui de son père. Les deux hommes, visiblement mal à l’aise, cherchaient leurs mots :

– Tu leur as tout raconté ?… A ta mère aussi ?  Comment a-t-elle réagi ?

– Vous devriez rentrer, répondit simplement Elijah évasif.

– Tu sais tout, n’est-ce pas ?

– Ludwik, l’autre soir, nous a parlé leur mariage que mère a annulé à cause de… pour vous. Il nous a dit aussi avoir déjà eu sa revanche pour cette histoire. Je comprends mieux de quoi il parlait maintenant. Même si j’étais loin de me douter que cette revanche c’était Niklaus,  expliqua Elijah embarrassé de devoir évoquer l’infidélité de sa mère devant son propre père.

Viktor prit une longue inspiration. Son visage crispé trahissait la colère qu’il s’efforçait de contenir.

– Que comptez-vous faire ? demanda Elijah soudain inquiet.

– Ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, répondit Viktor énigmatique. Il va bientôt faire nuit, essaie de trouve ton… frère, ordonna-t-il en grimaçant.

Elijah regarda, anxieux, la haute stature s’éloigner d’un pas décidé avant de s’évaporer soudainement. Le jeune vampire resta un moment immobile au milieu du chemin. Où son frère avait-il pu se rendre ? Un endroit certainement isolé que Viktor ne connaissait pas. L’image de la clairière s’imposa immédiatement à lui. Quelques minutes plus tard, Elijah arriva sur les lieux. Lui tournant le dos, se trouvait Niklaus, la tête entre les mains, assis sur un tronc d’arbre renversé qui partageait la clairière comme une frontière naturelle.

– Tu as mis le temps, dit le jeune homme sans même se retourner vers Elijah.  Tu arrives presqu’à temps pour le spectacle. Les paroles de ce cher Ludwik sont devenues soudain très claires, n’est-ce pas mon frère ? Je suppose que notre …Viktor doit me chercher partout.

Elijah s’approcha de son frère et vint s’asseoir à ses côtés en silence.

– Je ne voulais pas lui faire de mal…, continua Niklaus bout d’un long moment, le regard perdu dans la contemplation des sous bois comme s’il s’attendait à voir la silhouette d’Anyanka en émerger.

– Ce n’est pas vraiment l’impression que tu as donnée.

– J’étais furieux. J’ai toujours su qu’elle me quitterait un jour ou l’autre…mais j’étais loin de me douter que ce serait pour mon propre frère, reprit Niklaus en détournant son attention des bois pour dévisager froidement Elijah.

– Tu fais fausse route. Il n’y a rien eu et il n’y aura jamais rien entre nous.

Niklaus émit un rire forcé et se leva pour faire face à son frère qu’il dominait ainsi de toute sa hauteur:

– C’est moi ou toi que tu essaies convaincre  ? Je sens encore son odeur sur toi…, répondit-il les lèvres pincées.

Elijah se leva à son tour et approcha son visage de celui de Niklaus.

– Je la sens aussi sur toi et pourtant tu as essayé de la tuer. Elle t’aimait et tu as tout fait pour éloigner parce que tu étais persuadé qu’elle partirait un jour. Si tu cherches un responsable à ce fiasco, regarde-toi dans un miroir.

Niklaus se détourna de son frère, la mâchoire et les poings serrés. Une colère qu’il peinait à contrôler l’envahissait. Il donna un violent coup de pied dans le tronc d’arbre qui alla s’écraser à plusieurs mètres dans un craquement sinistre. Effrayés, une nuée d’oiseaux s’envola dans un vacarme de bruissements d’ailes et de cris.

– Tu avais raison l’autre jour : je ne la méritais pas. Maintenant, tout est réglé. Après ce que j’ai fait à son père, après ce que je risque de faire cette nuit bien malgré moi…, s’interrompit-il tête basse, soudain désemparé.

Le désarroi de son frère ébranla soudain Elijah. Après tout ce qui s’était passé ces dernières semaines, il était persuadé que l’attachement et l’affection qu’il avait toujours ressentie pour son frère s’était à jamais évanoui. Mais là, devant ce frère submergé par les doutes et qui avait soudain perdu son arrogance habituelle, Elijah  sentit la colère et l’amertume qu’il ressentait à son encontre fléchir peu à peu.

– Malgré ce qui nous arrive, est-ce que tu ressens encore quelque chose pour elle, Niklaus ?

Le jeune homme se mordit la lèvre mais ne répondit pas. Devant ce silence éloquent, Elijah prit une profonde inspiration. Il avait conscience qu’il allait trahir la confiance d’Anyanka mais il devait absolument sauver cette dernière lueur d’humanité chez son frère. Après une longue hésitation, il reprit d’une voix peu assurée :

– Il y a quelque chose que tu dois savoir, Niklaus… Anya … porte ton enfant.

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