Les Damnés: Les Origines du mal – Chapitre 13

La transformation

La nuit était tombée rapidement en cette fin d’été, la lune brillait, pure et blanche et, libérée des nuages qui la masquaient, sa lumière éclairait la vaste cour de la propriété. Un silence de tombeau régnait dans ces lieux vidés de leurs occupants. On n’entendait que le bruit des pattes des trois loups sur le gravier de la cour. Ludwik huma avec délice l’air frais de la nuit dans lequel se répandait le doux parfum des glycines, enlacées le long de la façade de l’imposante bâtisse. Il sentait également leur odeur, diffuse, ils étaient là quelque part. Ils ne se cachaient pas. Non, ce ne serait pas digne d’eux.

Les fourrures noire ébène de ses frères disparurent à l’intérieur de la maison dont la porte était restée grande ouverte comme une invitation ou une ultime provocation. Mais Ludwik savait qu’ils n’étaient pas à l’intérieur. Il savait où les trouver : derrière la maison, près du grand chêne.

Ils étaient là, tous réunis. Suria était agenouillée, tête baissée, une main posée sur la tombe de Mila. Ses cheveux dénoués, parsemés de fils d’argent, son visage pâle et ridé par des nuits sans sommeil ne parvenaient pas à l’enlaidir. Malgré les années et les trahisons, Ludwik ne pouvait s’empêcher admirer cette femme au regard si étrange qui attirait et troublait à la fois.

Ses yeux ardents se posèrent sur la haute stature de Viktor qui se tenait derrière elle, une main possessive posée sur son épaule. Après toutes ces années, il allait enfin pouvoir se venger de cet homme qui lui avait ravi la femme qu’il aimait, cet homme qui s’était acharné à ruiner son père pour  éloigner sa famille. Une bouffée de haine submergea Ludwik dont la respiration se faisait de plus en plus haletante. Le grognement sourd qui s’échappa de ses babines retroussées alerta la famille qui se retourna comme un seul homme.

Viktor s’avança sans arme en fixant les yeux jaunes et impitoyables de l’animal:

– C’est après moi que tu en as, Ludwik. Tue-moi mais laisse-les partir.

Le loup, écumant de rage, s’élança d’un bond furieux, griffes en avant sur sa victime, désarmée face à la vitesse et la force de l’attaque. Ludwik lui sauta à la gorge avec un hurlement rauque. Viktor, projeté violemment au sol, tenta  vainement de repousser la tête de l’animal dont les crocs saillants ne se trouvaient qu’à quelques centimètres de son visage.  Ludwik plongea une dernière fois un regard plein de haine dans celui de sa victime avant de lui déchiqueter brutalement la gorge sans la moindre pitié.

Quand il eut suffisamment savouré  les râles qui s’échappaient de la poitrine de Viktor, quand le dernier soupir d’agonie s’échappa de sa poitrine, quand il eut contemplé un long moment le cadavre de son ennemi,  Ludwik se détourna et poussa un hurlement qui signalait à ses deux frères qu’ils pouvaient maintenant se charger de ses fils. Restés près de leur mère et atterrés par la mort de leur père, ils ne firent aucun mouvement en voyant les deux loups s’élancer vers eux, l’écume aux babines et les crocs saillants.

Suria poussa un cri déchirant lorsque les deux loups, le poil hérissé, bondirent sur ses enfants. Elle voulut se précipiter vers eux dans une tentative inutile et désespérée de les aider mais Ludwik, la gueule ensanglantée, les yeux flamboyants, se dressa devant elle. La bouche entrouverte et comme contractée par un mouvement des lèvres involontaire et compulsif, elle regarda impuissante chacun de ses fils mourir. Elle ressentit dans sa chair chaque morsure, chaque coup de griffes. Et lorsqu’ Elijah et Niklaus s’effondrèrent sans vie sur l’herbe, Suria se laissa tomber à genoux le souffle court.

Ludwik s’approcha alors lentement de la silhouette accablée avant de la renverser au sol. Suria, comme paralysée, sentit tout près de son visage le souffle brûlant qui s’exhalait de la gueule entrouverte de la bête. Elle plongea ses yeux dans les siens, cherchant une once d’humanité dans ce regard ardent de haine et implacable. En vain. L’animal approcha doucement sa gueule du cou délicat de Suria. Il s’enivra une dernière fois du doux parfum de sa peau satinée et dorée  par le soleil avant d’enfoncer ses crocs au plus profond de sa chair et se délecta du goût de son sang qu’il sentait écouler dans sa gorge. Lorsque le dernier souffle de vie s’échappa de sa victime, Ludwik s’écarta du corps inerte et le contempla une dernière fois avant de quitter les lieux.

Dans le ciel, la lune pure et blanche avait disparu derrière des nuages sombres et menaçants.

 ~*~

Une pluie soudaine et brutale se mit à tomber. Des gouttes lourdes  frappaient les neuf corps livides et sans vie, lavant leurs plaies béantes. L’eau qui s’écoulait des visages drainait et dissolvait le sang qui s’était écoulé des blessures qui, déjà, se refermaient peu à peu. Soudain Viktor rouvrit  les yeux, inspira bruyamment en redressant précipitamment. L’air frais qui pénétrait ses poumons enflammait sa poitrine qu’il comprimait de ses deux mains comme pour en atténuer vainement la douleur. Peu à peu, cette dernière s’atténua et son souffle devint plus régulier. Viktor se releva, chancelant, et considéra épouvanté les corps de ceux qu’il aimait. Il se précipita vers eux mais déjà ses fils revenaient à la vie les uns après les autres. Viktor se pencha alors sur le corps de Suria. Il caressa l’épaisse chevelure rousse de sa femme, impatient de la voir rouvrir les yeux. Lorsque cette dernière ouvrit la bouche pour inspirer à nouveau, il la serra contre lui en fermant les yeux de soulagement.

-La potion a fonctionné ! Je n’arrive pas à y croire, exclama Stanislas abasourdi en se relevant péniblement.

– Tout le monde va bien ? demanda Viktor en regardant ses fils les uns après les autres.

Les six frères s’examinèrent mutuellement:

– Je ne sais pas… Il y a quelque chose de différent, répondit Elijah en interrogeant les autres du regard.

– Sans doute les effets de la potion. Cela va surement passer, rassura Viktor. Rentrons maintenant .

Les membres de la famille, encore choqués, par ce qui venait de se passer, se dirigèrent vers la maison. Niklaus, lui, ne bougea pas, considérant d’un air perplexe tout ce qui l’entourait.

– Niklaus ? Tu te sens bien ? interrogea Elijah en revenant sur ses pas pour rejoindre son frère.

– Quelque chose ne va pas Elijah… Je ne sais pas quoi, mais je le sens.

– Je sais. Mais viens, ne restons pas là.

Alors que les deux frères s’apprêtaient à rejoindre les autres dans la maison, ils s’immobilisèrent en voyant deux silhouettes apparaître dans la pénombre.

– Anya ? s’exclama Niklaus.

La jeune femme se dirigeait vers lui d’un pas rapide mais incertain, le visage bouleversé. Elle se figea un instant devant les vêtements déchirés et ensanglantés des deux hommes avant de se précipiter dans les bras de Niklaus. Elijah, envahi par une soudaine bouffée de jalousie, détourna le regard vers la mince silhouette restée à l’écart. Noura  considérait, elle aussi,  la scène avec un agacement que, comme à son habitude et contrairement à Elijah, elle ne prenait pas la peine de dissimuler.

Soudain troublé par le parfum et le corps de la jeune femme contre le sien, Niklaus se dégagea doucement de son étreinte mais sans pouvoir détacher ses yeux du visage de la jeune femme qu’il dévisageait comme s’il le voyait pour la première fois.  Il en examina avec attention chaque centimètre, laissant son regard descendre le long de son cou et de ses épaules.

– Vous allez bien ? s’inquiéta Anyanka  mal à l’aise face à ce regard insistant et indéchiffrable.

– Qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes inconscientes de vous promener en pleine nuit. Ils doivent encore roder quelque part, reprocha Elijah.

– Je suis bien d’accord ! Mais personne n’aurait pu l’empêcher de venir, expliqua Noura en désignant sa sœur d’un geste fataliste.

– Laissez-nous, ordonna soudain Niklaus en direction de son frère et de Noura qui échangèrent un regard contrarié avant de s’éloigner de mauvaise grâce.

– Niklaus, tu te sens bien ? Que s’est-il passé ? demanda Anyanka de plus en plus troublée par le comportement du jeune homme.

Ce dernier ne répondit pas et l’entraîna sous le grand chêne. Il la plaqua sans ménagement contre l’imposant tronc. Ses yeux brillaient d’une lueur inhabituelle et inquiétante.  Anyanka, le souffle court, frémit lorsqu’il s’approcha de son visage pour déposer ses lèvres sur sa joue et qu’il les laissa courir le long de son cou.

Non loin de là, Elijah faisait à Noura un récit détaillé des évènements lorsqu’il fut interrompu par un hurlement.

Elijah et Noura se précipitèrent vers le grand chêne. Ils trouvèrent Anyanka assise sur le sol détrempé par la pluie. La jeune fille, tête baissée et visiblement choquée, maintenait contre sa poitrine une main ensanglantée. Elijah, chercha Niklaus du regard mais il n’y avait aucune trace du jeune.

– Que s’est-il passé Anya ? demanda Noura, inquiète, en s’agenouillant près d’elle.

– Il me faisait mal, j’ai voulu me  dégager de son étreinte mais j’ai perdu l’équilibre …. Je me suis blessée la main en tombant et il m’a…,  bredouilla Anya encore confuse en montrant sa main blessée à Noura.

– Il t’a mordu ! exclama Noura abasourdie en voyant les marques de morsures sur la main de sa sœur.

– Où est-il ? demanda Elijah

– Je ne sais pas, j’ai hurlé… et il a …disparu. Je ne sais comment.

Elijah s’approcha de la jeune femme et l’aida à se relever. Ses doigts frôlèrent par inadvertance sa main blessée qui saignait encore abondamment. Le jeune homme suspendit ses gestes et regarda comme envouté  le sang d’Anyanka sur ses doigts. Il leva les yeux vers cette dernière qui recula instinctivement en reconnaissant ce regard qu’elle avait vu quelques minutes plus tôt chez Niklaus.

– Elijah ? Tout va bien ? demanda Noura intriguée par le comportement étrange du jeune homme.

– Allez-vous en ! ordonna-t-il en reculant.

– Elijah…

– Maintenant ! hurla-t-il.

– Partons vite, Noura, murmura Anyanka en entraînant sa sœur par le bras.

Le visage crispé, Elijah regarda les deux silhouettes s’éloigner rapidement. Il resta un long moment immobile, les poings serrés si fort que ses ongles s’enfonçaient douloureusement dans les paumes de ses mains. Il tenta de maîtriser sa respiration de plus en plus saccadée et surtout cette envie de plus en plus irrépressible. Mais l’odeur entêtante du sang d’Anyanka sur sa main semblait envahir  tout son être, détruisant la dernière parcelle de volonté. Il desserra lentement le poing et   regarda à nouveau, fasciné,  ses doigts maculés. Quand il les porta à ses lèvres, il ferma les yeux, soudain submergé par l’intensité des arômes qui se répandaient dans sa bouche. Puis, comme dans ce moment entre le sommeil et le réveil, dans cet état de demi-conscience, où le corps s’éveille peu à peu, tous ces autres sens se mirent en éveil. Il tomba à genoux dans l’herbe détrempée, déstabilisé par cette force qui l’envahissait soudain.

Derrière lui, les premières lueurs de l’aube chassaient progressivement l’obscurité et teintaient le ciel  de couleurs flamboyantes et redonnaient vie à la nature qui l’entourait.  Au loin, il entendit le bruit familier des travaux quotidiens. Il entendit les voix et les rires des domestiques qui commençaient tout  juste leur travail. Et il entendit également leur cri d’effroi lorsque leurs maîtres s’attaquèrent à eux.

~*~

Waleda, la tête penchée sur le grimoire, tentait depuis plusieurs heures déjà  de déchiffrer la partie manquante de l’incantation. Plus elle progressait, plus le texte dévoilait ses sombres secrets, plus son visage prenait une expression grave et affligée qui inquiétait son fils.  Zoran, lui, arpentait la tente de long en large, espérant retrouver son calme et surtout faire le point sur tout ce que Waleda venait de lui révéler. Cette dernière, compte tenu de la tournure qu’avaient pris les évènements, n’avait pas eu d’autre choix que t’alerter son fils du sort qu’Anyanka venait de jeter. Néanmoins, elle s’abstint pour le moment de révéler l’état de sa petite fille de peur que son fils ne fasse quelque chose de stupide, comme de s’en prendre directement à la famille de Niklaus. Devant l’attitude de plus en plus accablée de sa mère, Zoran perdit définitivement son sang –froid et envoya un violent coup de pied dans un chat qui avait eu la malencontreuse idée de croiser son chemin au moment le moins opportun. L’animal émit un miaulement de douleur et de colère avant de déguerpir à toute vitesse de la tente.

– Veux-tu bien arrêter ce raffut ! gronda Waleda sans lever les yeux du livre.

– Est-ce que tu as trouvé quelque chose ? demanda-t-il impatient.

– Rien de très réjouissant… Le sort est définitivement scellé. Je peux peut-être en atténuer les effets mais cela demande une énergie et une force que je n’ai plus.

– Comment ont-elles pu faire cela sous ton nez sans que tu t’en rendes compte ? Où sont passés tes dons ? s’emporta soudain Zoran en levant les bras au ciel.

Waleda releva brusquement la tête et fusilla son fils du regard.

– Sous « mon nez » ? Et le tien, Zoran, il n’a rien senti venir ? Tu les laisses aller et venir sans jamais te préoccuper de ce qu’elles font, ni de qui elles rencontrent. Si Anyanka n’avait pas rencontré cet homme, sous ton nez, jamais tout cela ne serait arrivé ! répondit vivement Waleda qui s’était levée  furieuse pour venir brandir sa canne devant le visage de son fils.

L’arrivée d’un domestique évita à Zoran de trouver une justification à une négligence qu’il ne pouvait nier.

– Elles ne sont pas dans leurs tentes, Maître. Nous les avons cherchées partout aux alentours, il n’y a aucune trace d’elles, excusa le jeune garçon confus.

La mère et le fils s’échangèrent un regard inquiet :

– Elles n’auraient pas été assez stupides pour se rendre là-bas en pleine nuit en ne sachant pas ce qui les attendait, tenta de se rassurer Zoran.

– Bien sûr que si, elles le sont ! Dépêche-toi, tu dois les retrouver au plus vite ! ordonna Waleda, paniquée à l’idée de savoir ses petites filles en danger.

Zoran quitta précipitamment la tente, laissant Waleda désemparée. Après un moment d’hésitation, elle retrouva  ses esprits et étala sur la table différents grimoires qu’elle feuilleta à la recherche d’un moyen pour protéger les siens des monstres qu’Anyanka avait créés malgré elle.

A quelques kilomètres de là, Anyanka et Noura s’étaient enfoncées dans les sous bois depuis plus d’une heure, évitant les chemins de peur d’être suivies. Leur progression était lente et pénible : les ronces s’agrippaient à leurs vêtements détrempés et les branchages des arbres leur griffaient le visage et les bras. Anyanka le souffle court s’arrêta brusquement, pliée en deux par une douleur soudaine.

– Continue sans moi, Noura. Je ne peux pas aller plus loin, haleta-t-elle en s’appuyant contre le tronc d’un arbre, une main sur le ventre.

– Bien sûr ! Je vais te laisser là et te donner en pâture à ces choses, s’indigna Noura en l’aidant à s’asseoir. On va s’arrêter un peu et on repartira toutes les deux.

Anyanka lança un regard reconnaissant à sa sœur avant de grimacer à nouveau de douleur.

– Nous avons encore au moins une heure de marche à condition de retourner sur le chemin. Il fait complètement jour maintenant. Nous n’avons plus rien à craindre des loups-garous mais pour les autres, rien n’est moins sûr, constata Noura en inspectant les environs.

– Je suis désolée de t’avoir mêlé à tout cela. Laisse-moi et va-t-en,  murmura Anyanka.

– Moi aussi, je suis désolée Anyanka. Désolée de voir qu’un homme ait pu te rendre aussi faible et pleurnicharde, s’indigna Noura en se relevant.

– Noura…

– Non !, l’interrompit brutalement Noura. Maintenant tu vas m’écouter. On ne peut pas revenir sur ce que tu as fait mais il est hors de question que je te laisse baisser les bras comme ça. On va retourner au village, toutes les deux, et trouver un moyen de limiter les dégâts avec l’aide de grand-mère. Si elle ne nous étrangle pas avant, bien sûr…

– Et si je ne m’en charge pas avant, bien sûr…

Les deux jeunes femmes sursautèrent en entendant la voix grave et froide derrière elles. Anyanka se releva difficilement et se figea, saisie d’effroi :

– Niklaus…

Note de moi: On arrive à peu près à la moitié de ce tome.  Ce chapitre voit apparaître pour la première fois les vampires originaux mais je tenais à rappeler que cette fanfiction a été écrite avant la saison 3 par conséquent les pouvoirs de la famille originelle ne sont pas ceux présentés dans la série.  Le soleil ne le affecte pas, ils entrent où ils veulent et la verveine pour le moment n’a pas d’effet sur eux.  Ces « légers désagréments » seront imposés plus tard vous verrez.  Merci en tout cas à celles et ceux qui suivent et n’hésitez pas à me demander si quelque chose ne vous semble pas clair.

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