Quand l’orage approche…
La nuit était tombée très tôt ce soir-là. Le ciel était chargé de lourds nuages sombres et on entendait au loin le grondement sourd d’un orage. Tous étaient rentrés sous leurs tentes pour se mettre à l’abri de l’averse qui menaçait. Anyanka était allongée sur son lit, ses yeux, cernés et fatigués par plusieurs nuits sans sommeil, fixaient le plafond de la hutte sans vraiment le voir. Un courant d’air traversa la pièce et fit vaciller la flamme de la bougie posée sur la table. Tout fut soudain plongé dans l’obscurité. Un frisson parcourut Anyanka qui se leva promptement pour rallumer la bougie. Au moment où la flamme rejaillit de nouveau, une main se posa sur sa bouche pour l’empêcher de crier.
— N’ayez pas peur Anyanka, c’est moi Elijah, murmura-t-il dans le creux de son oreille en ôtant sa main.
Anyanka, troublée et le souffle court, se retourna pour faire face au jeune homme :
— Que faites-vous là ? Si quelqu’un vous a vu… , dit-elle paniquée à l’idée de voir surgir quelqu’un.
— Personne ne m’a vu. Il fallait que je vous parle.
— Niklaus est avec vous ? demanda la jeune fille en regardant vers l’entrée de la tente.
— Non, il n’a pas…pu venir, mentit Elijah en fuyant le regard d’Anyanka.
— Vous mentez mal, Elijah. Pourquoi êtes-vous là ? Où est Niklaus ? insista-t-elle.
— Niklaus a rencontré les deux frères de celui que nous suspectons être l’homme-loup. Ils ont ouvertement menacé notre mère et notre famille cette fois. Nous craignons qu’ils soient eux aussi sous l’emprise de la malédiction. Avez-vous trouvé quelque chose qui puisse nous aider?
Anyanka hésita un instant avant de révéler ce qu’elle avait découvert quelques jours plus tôt dans le grimoire de sa grand-mère. Elle n’était pas encore certaine de pouvoir déchiffrer entièrement l’incantation qu’elle avait trouvée et surtout elle ignorait si elle avait suffisamment de pouvoirs pour parvenir à ses fins. Devant le regard insistant d’Elijah, elle finit par admettre :
— J’ai trouvé quelque chose mais il va me falloir encore un peu de temps.
— De quoi s’agit-il ? demanda brusquement Elijah.
— Je n’ai pas encore les pouvoirs et les capacités de ma grand-mère ou de mes ancêtres. Je ne peux pas combattre ces créatures mais je peux faire en sorte qu’elles ne puissent pas vous tuer …disons définitivement.
— Comment cela ? demanda Elijah de plus en plus intrigué.
— J’ai trouvé une incantation et une potion qui vous permettrons de revenir dans le cas où vous seriez tués.
Elijah la regarda perplexe :
— Vous voulez nous faire revenir d’entre les morts ? Je ne doute pas de vos capacités, Anyanka, mais tout cela me paraît quelque peu hasardeux.
— Faites-moi confiance. Il me faut juste du temps pour déchiffrer la formule en entier et trouver les ingrédients. La prochaine pleine lune aura lieu dans une semaine, tout sera prêt, tenta-t-elle de le rassurer.
Un silence s’installa entre les deux jeunes gens. Dehors la pluie s’était mise à tomber bruyamment et le bruit sourd du tonnerre se faisait de plus en plus menaçant :
— Pourquoi n’est-il pas venu ? demanda soudain Anyanka.
— Notre mère était bouleversée par cette rencontre, Niklaus est resté avec elle. Et puis…, hésita Elijah, je ne l’ai pas prévenu de ma visite.
— Pourquoi ? hasarda Anyanka redoutant la réponse.
Elijah ne répondit pas. Il s’approcha de la jeune fille, caressa délicatement sa joue. Le contact de cette main la fit frémir. Elle hésita un moment à la retirer mais elle n’en fit rien et posa la sienne sur celle du jeune homme. Encouragé par ce geste, Elijah s’approcha davantage du doux visage sur lequel dansaient les lueurs de la bougie et baisa les lèvres délicates qui s’offraient à lui. Il resserra son étreinte, posant une main sur sa hanche et de l’autre caressa ses longs cheveux défaits. Mais soudain Anyanka se dégagea vivement en repoussant le jeune homme qui resta un moment stupéfait :
— Je…. ne peux pas…. faire ça, bredouilla-t-elle confuse la main posée sur ses lèvres.
— Je comprends, je n’aurais pas dû, finit par dire Elijah visiblement désolé.
Il s’apprêtait à partir mais Anyanka le retint :
— Non attends ! Je t’en prie, ne pars comme ça. Laisse-moi t’expliquer, supplia-t-elle.
— Tu n’as pas à t’expliquer. Je n’aurais pas dû. Je suis désolé.
Bouleversée, Anyanka fondit en larmes :
— Tu ne comprends pas….J’attends son enfant…
Elijah resta un moment sans voix, les bras ballants, les sourcils froncés, ne sachant pas vraiment comment réagir aux propos d’Anyanka.
— Il est au courant ? demanda-t-il enfin.
— Non, tu es le seul à l’être. Je lui en parlerai quand tout sera fini.
— Notre père a beaucoup de respect pour le tien, il ne s’opposera pas à votre union.
Elijah ne put cacher la répulsion que cette idée lui inspirait et fit une moue de dégoût.
— En revanche, je ne suis pas sûr que ton père soit dans les mêmes dispositions envers ce cher Niklaus après ce qu’il a fait à sa fille, reprit-il plus froidement qu’il aurait voulu.
Anyanka s’assit sur le bord de son lit, la tête entre les mains. Elle ne parvenait pas à empêcher ses larmes d’inonder son visage.
— J’ai déshonoré ma famille et j’ai trahi la confiance de ma grand-mère, dit-elle désemparée.
Elijah, ému par la détresse de la jeune fille, vint s’asseoir près d’elle, la prit dans ses bras et attira sa tête contre son épaule. Elle ne résista pas et se blottit dans les bras protecteurs :
— Tu veux bien rester encore un peu ? demanda-t-elle doucement.
— Je resterai autant que tu voudras, rassura le jeune homme.
Anyanka s’allongea sur son lit, les jambes repliées vers elle. Elijah ramena l’épaisse couverture et s’allongea près d’elle. Il se sentait enivrer par le parfum de ses cheveux dans lequel il avait plongé son visage. Sa main caressait le bras nu de la jeune fille qui se retourna pour lui faire face, le souffle court. Du bout des doigts, Elijah redessina l’ovale parfait de son visage avant de les laisser courir le long de ses épaules. Il ne devait pas, il le savait mais il tentait, malgré tout, désespérément de faire taire cette voix au fin fond de sa conscience. En vain. Sa main se posa sur le ventre de la jeune fille dont les yeux s’embrumèrent à nouveau.
— Je ne l’ai jamais autant détesté qu’à cet instant, chuchota Elijah comme s’il se parlait à lui-même. D’abord Mila, maintenant toi…
Anyanka ne répondit pas et se blottit à nouveau contre le torse du jeune homme.
L’orage s’était éloigné, laissant derrière lui des sols détrempés et un ciel dégagé. Les parfums de la forêt exacerbés par la pluie se répandaient dans toute la plaine. Elijah avait attendu qu’Anyanka se soit endormie pour quitter discrètement la tente, jetant derrière lui un dernier regard plein de regret et de colère mêlés vers la jeune fille. Une fois dehors, le jeune homme s’emplit les poumons d’air frais comme s’il en avait été privé depuis qu’il avait pénétré dans cette tente. Il leva les yeux vers le ciel dégagé dans lequel trônait une lune croissante qui lui rappela soudain l’imminence du danger. Il prit rapidement le chemin du retour, progressant difficilement au travers de la forêt plongée dans l’obscurité.
Quelques heures plus tard, il arriva en vue de son village. La nuit était déjà bien avancée mais Elijah ne se dirigea pas vers le domaine familial. Au premier croisement, il prit le chemin qui menait au village. Les rues étaient désertes et plongées dans le silence et l’obscurité. Il guida son cheval vers une maison légèrement à l’écart et dont les larges fenêtres étaient encore illuminées. Des éclats de voix et des rires se faisaient entendre à plusieurs centaines de mètres à la ronde. Devant la taverne, des chevaux attendaient nonchalamment que leurs propriétaires sans doute ivres morts trouvent le chemin de la sortie. Elijah attacha son cheval à l’écart des autres et se dirigea vers l’épaisse porte d’entrée.
Lorsqu’il pénétra dans la taverne, une forte odeur d’alcool et de transpiration, l’assaillit. Une dizaine d’homme étaient attablés, parlant fort et vidant à intervalles réguliers les coupes qui se trouvaient devant eux et que le propriétaire des lieux remplissait au fur et à mesure. A l’écart du groupe, Elijah distingua la chevelure blonde d’un jeune homme occupé à murmurer à l’oreille d’une serveuse à la plantureuse poitrine impudiquement mise en valeur. Le visage fardé se renversa tout d’un coup en arrière et lâcha un rire tonitruant. Elijah se dirigea vers le couple :
– Niklaus…
Ce dernier se retourna et considéra froidement son frère de la tête au pied :
– Elijah ! Toi ici et à cette heure : quelle surprise ! ironisa-t-il en vidant d’un trait la coupe que lui tendait la serveuse.
– Comment oses-tu te comporter de la sorte quelques jours seulement après la mort de Mila ? Est-ce que tu penses à Anya ?
Niklaus posa brusquement sa coupe et se dégagea de l’étreinte insistante de la jeune femme. Le sourire ironique et arrogant qu’il arborait jusque là disparut soudainement :
– Anya ?…Oh ! Mais je ne m’inquiète pas pour elle. Je suis sûre qu’elle était, ce soir, en excellente compagnie. N’est-ce pas mon frère ? D’où viens-tu comme ça ? demanda-t-il en s’approchant.
Elijah soutint le regard froid et haineux de son frère. Il se retint de lui dire la vérité, de lui apprendre l’existence de cet enfant, de lui avouer ce baiser échangé. Il voulait blesser ce frère arrogant que rien ne semblait toucher ou émouvoir. Mais le visage d’Anyanka s’imposa à lui :
— Tu ne la mérites pas, souffla Elijah que la colère envahissait peu à peu.
Niklaus, la mâchoire crispée, agrippa soudain son frère à la gorge et le projeta en arrière. Elijah qui perdit l’équilibre retomba rudement sur le sol crasseux. Sa tête heurta violemment la lourde table de bois sur laquelle étaient installés les ivrognes qui émirent des grognements incompréhensibles pour manifester leur mécontentement de voir leurs précieuses bouteilles renversées par le choc. Avant même qu’Elijah ne reprenne ses esprits, Niklaus était à nouveau sur lui, agrippant le col de son frère pour l’obliger à se relever. La main d’Elijah frôla une des bouteilles tombées au sol. Il la saisit, se retourna et frappa violemment son frère au visage. Ce dernier hurla de douleur et de rage, lâcha prise pour porter sa main à sa tempe.
— Eh bien ! Eh bien ! Messieurs, est-ce une façon de se comporter pour des jeunes gens de bonne famille ? Que diront vos parents quand ils le sauront?
Elijah qui se relevait difficilement, se retourna vivement vers la porte d’entrée d’où venait cette voix familière. Il jeta un regard vers son frère dont le visage ensanglanté s’était également figé devant l’arrivée du nouveau venu.
— Ludwik…, souffla Niklaus.
— Faites la paix les garçons, la vie est si courte…. Venez vous asseoir, il est temps que nous ayons une conversation.

