Frères et Soeurs
A genoux au bord du ruisseau qui longeait l’orée de la forêt, Anyanka laissait le courant jouer avec un tablier qu’elle était censée laver mais qu’elle se contentait de tenir du bout des doigts par les lanières. Hypnotisée par l’ondoiement régulier que l’eau imprimait au fin tissu, elle ne remarqua pas les soupirs et les coups d’œil d’exaspération que lui lançait Noura installée dans la même position à deux mètres d’elle en contrebas.
— Tu te rends utile et efficace quand tu veux Anya ! s’énerva soudain la cadette en tordant le cou à une chemise avant de lancer le linge mouillé dans une corbeille d’osier d’un geste brusque.
La voix de sa sœur extirpa brusquement Anyanka de sa rêverie et la fit lâcher le vêtement. Emporté par le fort courant, celui-ci passa devant le nez de Noura qui se pencha dangereusement au dessus des pierres glissantes qui ornaient le bord pour l’attraper. Sa main dérapa et elle manqua de tomber tout à fait dans le torrent avant de se rattraper de justesse. Le contact de l’eau glacée sur ses bras lui arracha un hoquet de surprise. Elle se leva d’un bond pour fusiller son aînée du regard alors que celle-ci s’esclaffait devant son air furibond.
— Tu es fière de toi ? s’énerva-t-elle en lui exposant le haut de sa robe trempée. J’aimerais bien savoir où tu as la tête en ce moment !
— Comment peux-tu me poser cette question ? Ne me dis pas que ce que tu as appris sur notre famille ces derniers jours te laisse complètement indifférente et que tu n’y penses pas, répliqua Anyanka.
Noura tira du panier une robe qu’elle plongea à nouveau dans le courant glacé et préféra ignorer la remarque. Bien entendu que les révélations de Waleda l’avait troublée au-delà de ce qu’elle parvenait à exprimer. Apprendre que sa famille était pourvue de tels dons provoquait chez elle une angoisse qu’elle parvenait avec peine à contenir. Anyanka se pencha pour tenter de percevoir les traits et les expressions de sa cadette au travers des mèches rebelles échappées de sa coiffure, mais celle-ci gardait obstinément la tête baissée comme si cette tache ingrate à laquelle elle s’adonnait était soudainement devenue la plus importante qui lui fut jamais confiée. Elle battit énergiquement le tissu étendu sur la pierre avant de le replonger dans le torrent en grimaçant. Ses mains rougies par l’eau glacée étaient engourdies et douloureuses. Soudain, pourtant, il lui sembla que cette dernière n’était plus aussi froide. Lorsqu’un fin voile de vapeur commença à s’échapper de la surface et qu’il ne fit plus aucun doute que l’eau se réchauffait, elle se recula vivement et dévisagea sa sœur qui faisait tourbillonner nonchalamment ses doigts à la surface. Anyanka leva vers elle un visage souriant et malicieux.
— C’est tout de même plus agréable non ?
— Non ce n’est pas « agréable » ! Comment as-tu fait cela ? s’emporta-t-elle.
— Grand-mère m’a montré une ou deux choses. Je peux te monter si tu le souhaites.
— Sûrement pas ! Je ne veux pas entendre parler de ces maudits pouvoirs !
— Pourquoi réagis-tu de cette manière ? s’étonna Anyanka.
— J’ai…. comme un mauvais pressentiment à propos de tout cela. Cette histoire de malédiction, ces hommes qui sont venus ici et il y a aussi ce livre que…
Noura s’interrompit brusquement et se mordit la lèvre. Une fois de plus, elle s’était emballée et venait de dévoiler un secret qu’elle s’était bien juré de ne pas dévoiler.
— De quel livre parles-tu ? s’enquit Anyanka piquée par la curiosité.
Noura se dandina mal à l’aise.
— Grand-mère cache un drôle de livre dans l’une de ses malles.
Anya haussa un sourcil d’incompréhension.
— Tu as encore été fouiner dans les affaires de grand-mère ? Elle possède des tas de livres….
— Celui-là est différent, l’interrompit Noura. Je ne saurais pas t’expliquer pourquoi ni comment mais en le parcourant j’ai ressenti comme ….
Elle s’interrompit, cherchant les mots les plus appropriés pour expliquer cet étrange malaise qui s’était emparé d’elle alors qu’elle tournait les pages du grimoire.
— Comme … ? insista Anyanka.
— Je ne sais pas…comme si quelqu’un épiait mes gestes pendant que je le feuilletais.
— C’est sans doute ton imagination : tu n’avais pas le droit d’être là-bas et tu avais peur de te faire surprendre, tenta de la rassurer Anyanka. De quoi parle ce livre ?
— Aucune idée. Il est écrit en plusieurs langues dont celle que grand-mère t’a apprise. Mais certaines parties sont très différentes. Je n’ai aucune idée de ce qu’elles racontent mais c’était très curieux. Pendant que je parcourais ces pages c’était comme si j’avais pu percevoir tout ce que ressentait celle qui les avait écrites. J’ai ressenti sa colère, une peine indescriptible et cette …noirceur…
Elle ne put achever sa phrase. Elle ferma les yeux, bouleversée et confuse, comme si ces émotions venaient à nouveau de l’étreindre.
— Je ne comprends pas, Noura…
— Moi non plus et c’est bien cela le problème ! Je ne comprends pas et je ne veux plus en parler! s’emporta soudain la jeune fille.
Elle se détourna pour échapper au regard de sa sœur qui ne cachait pas sa perplexité devant le désarroi soudain de sa cadette. Anya ne sut pas sur le moment comment réagir face à la détresse de Noura. Depuis que Waleda lui avait révélé l’existence de ces dons, elle avait tenté de comprendre. Elle avait regardé, fascinée, sa grand-mère lui faire la démonstration de ce dont les femmes de leur famille étaient capables de faire. C’était une sensation tellement grisante et enivrante et cela lui semblait si facile, si exaltant qu’elle ne comprenait pas la réserve de sa sœur.
— Pourquoi ne pas m’en avoir parlé plus tôt ? J’aurais pu te montrer comment maîtriser ces pouvoirs. Cela n’est pas si difficile.
— Tu ne comprends pas ! Je ne veux pas apprendre : ils me font peur ! Et pour ce qui est de me confier à toi : tu me fuis chaque jour un peu plus et tu passes ton temps dans la forêt à faire Dieu sait quoi…, reprit Noura de plus en plus bouleversée.
Sa voix s’étrangla sur ses derniers mots. Anya resta interdite un moment, complètement prise de court par ce reproche.
— Je suis désolée mais il y a certaines choses que tu ne comprendrais pas, s’excusa-t-elle sincèrement.
Noura essuya d’un geste rageur les larmes qui lui brouillaient la vue et qui malgré ses piètres tentatives pour les retenir dévalaient le long de ses joues. Lorsqu’elle sentit les bras de sa sœur se refermer sur elle, elle se dégagea vivement, vexée d’avoir été obligée de s’exposer de cette manière et d’être toujours mise à l’écart ses secrets.
— Il est temps de rentrer, décréta-t-elle.
Sans attendre, elle cala le panier à linge sur sa hanche et reprit le chemin du village. Confuse et désarçonnée par la vive réaction de sa jeune sœur, Anyanka resta immobile un long moment à regarder la frêle silhouette remonter le talus. Elle avait toujours été proche de sa jeune sœur qui avait à peine deux ans de moins qu’elle mais elle ne pouvait nier que depuis sa rencontre avec Niklaus, elle s’était peu à peu éloignée de sa famille. Elles n’avaient jamais eu aucun secret l’une pour l’autre pourtant elle ne parvenait à se résoudre à lui parler de cet homme qui la poussait à fuir le village à la première occasion. Comme elle s’apprêtait d’ailleurs à le faire de nouveau. Elle leva les yeux vers les cimes des arbres au travers desquelles le soleil filtrait déjà. L’heure de leur rendez-vous approchait, elle devait se hâter.
~*~
Durant tout le trajet, les deux hommes se murèrent dans un silence renfrogné, se jetant subrepticement de temps à autre des regards hostiles. Elijah avait de plus en plus de mal à comprendre et surtout à accepter l’égoïsme et l’insensibilité apparente de son frère. Il savait parfaitement que ce n’était qu’une pure façade derrière laquelle il se réfugiait mais avec la mort de leur jeune sœur, il jugeait cette attitude presque révoltante. Arrivés à quelques mètres de la clairière où il devenait retrouver Anyanka, Niklaus descendit de cheval et attacha les rênes à une branche d’un geste brusque qui traduisait sa mauvaise humeur:
— Attends-moi là, ordonna-t-il sans même jeter un regard à son frère qui le suivait.
Lorsqu’il pénétra dans la clairière, il fut ébloui par le soleil qui baignait l’endroit. Il ne distingua pas immédiatement la silhouette d’Anyanka qui s’avançait vers lui. Secrètement, il espérait que la jeune femme ne soit pas au rendez-vous pour ne pas avoir à partager sa présence avec Elijah.
— Te voilà enfin…que t’est-il arrivé ? demanda la jeune femme inquiète en remarquant soudain la lèvre blessée du jeune homme.
— Rien, un léger accident, répondit Niklaus en détourna la tête pour échapper au contact de sa main qui s’approchait de son visage.
— Sa mâchoire a par accident rencontré mon poing, répondit Elijah en sortant de l’ombre des arbres malgré l’injonction de son cadet.
Anyanka resta quelques secondes interdite, son regard allant d’un jeune homme à l’autre.
— Elijah ? Que faites-vous là ? Que se passe-t-il ?
Les deux hommes s’échangèrent un bref regard qui traduit à lui seul tout le désarroi qu’ils éprouvaient finalement l’un et l’autre.
— Vous devez nous aider Anyanka, supplia Elijah. Cette créature a tué notre sœur.
La jeune fille ne put réprimer une expression horrifiée. Bouleversée, elle s’approcha de Niklaus pour tenter de le réconforter mais ce dernier se déroba et s’éloigna pour aller s’asseoir sur un rocher qui trônait au milieu de la clairière. Un geste d’une telle froideur désappointa Anyanka qui interrogea Elijah du regard. Celui-ci, la mâchoire crispée, se contenta de hocher la tête en signe de négation pour signifier à la jeune femme de ne pas insister.
— Qu’est-ce que je peux faire ? fit-elle par demander.
— Nous ne pouvons pas la vaincre seuls, Waleda doit nous aider.
— Je crains que ce soit impossible, admit Anyanka désolée. Après votre départ Waleda m’a appris que l’origine de cette malédiction était liée à notre famille. Elle ne peut pas briser un sort aussi puissant jeté par une des nôtres.
Niklaus se leva brusquement et s’approcha à nouveau d’Anyanka :
— Tu veux dire que vous êtes responsables de ça ? demanda-t-il d’un ton menaçant qui fit frémir la jeune femme.
— Laisse-la finir, intervint Elijah.
— On ne peut pas lever la malédiction mais je vous ai apporté quelque chose, dit-elle en leur présentant une fiole d’un liquide jaune. C’est fait à partir d’une plante toxique pour les hommes-loups l’aconitum vulparia: s’ils l’ingèrent, ils seront affaiblis un moment.
— Et comment est-on censé s’y prendre ? On les invite à boire un verre ? Ta famille peut créer des monstres et le seul remède qu’elle propose c’est cette ridicule fiole, fulmina Niklaus en arrachant la fiole des mains d’Anyanka et en la projetant contre un tronc où elle se brisa.
La jeune fille recula, effrayée par la violence et la colère de l’homme qu’elle aimait et qu’elle ne lui avait jamais connues.
— Trouve un autre moyen ! menaça-t-il en s’avançant vers elle.
— Ça suffit ! s’interposa Elijah en agrippant le col de la chemise de Niklaus.
Niklaus se dégagea en repoussant violemment son frère :
— La première fois tu m’as eu par surprise. Ne t’avise pas de recommencer ! souffla-t-il hors de lui.
Les deux hommes s’affrontèrent du regard un moment, la mâchoire crispée et les lèvres pincées par la colère.
— Je crois que tu devrais partir et me laisser parler avec Elijah. Tu n’es pas en état d’écouter quoi que ce soit, intervint Anyanka qui avait repris ses esprits.
Niklaus la dévisagea, voulut répliquer mais devant le visage déterminé de la jeune femme, tourna les talons et disparut dans les sous bois. Anyanka regarda le jeune homme s’éloigner rageusement comme si elle le voyait pour la première fois. Jamais, depuis leur rencontre, il n’avait haussé la voix, jamais il n’avait eu de gestes brusques à son égard. Elle comprenait sa douleur, bien sûr, mais elle était blessée par l’attitude froide et injuste de l’homme qu’elle aimait. Les larmes qu’elle avait retenues jusque là se mirent malgré elle à couler sur ses joues. Elijah soudain désemparé par la tristesse de la jeune femme aurait voulu la prendre dans ses bras, la réconforter mais il se retint :
— Il cherche un coupable, se contenta-t-il de dire.
— Et pour le moment c’est moi et les miens… Waleda ne vous aidera pas mais moi oui. Je trouverai un moyen. Je vous le promets Elijah.


