Chapitre 4
La rencontre
Elijah marchait d’un pas rapide entre les tentes. Il ne savait pas où il allait mais il fallait qu’il s’éloigne de ce village au plus vite pour réfléchir calmement. Les révélations de Waleda avaient provoqué plus de questions qu’elles n’avaient apporté de réponses. Perdu dans ses pensées, il ne vit pas la jeune fille qui arrivait à sa droite et la bouscula violemment, renversant le panier qu’elle transportait. La jeune femme se retint à la barrière qui l’avait dissimulée à la vue d’Elijah, légèrement sonnée par la collision.
— Je suis navré…je ne vous avais pas vue, s’excusa Elijah confus en ramassant les fruits répandus sur le sol.
— Ne vous excusez pas, ce n’est rien.
Elijah leva les yeux vers son interlocutrice et suspendit ses gestes. Une jeune femme d’à peine 18 ans se trouvait debout face à lui, un sourire bienveillant aux lèvres. Il fut immédiatement frappé par ses immenses yeux noirs et rieurs. De sa coiffure confusément attachée, s’échappaient quelques mèches brunes qui balayaient la peau mate et lisse de son visage et de ses épaules. Cette beauté un peu sauvage subjugua Elijah qui resta de longues secondes sans prononcer le moindre mot. Il se releva et lui redonna maladroitement le panier qui manqua de se renverser à nouveau.
— Je ne vous ai pas fait mal j’espère, s’enquit-il.
— Non, et moi ?
L’idée qu’elle ait pu le blesser, elle si menue, le fit sourire.
— A vrai dire … oui, vous m’avez frappé assez violemment en plein cœur, répondit-il en souriant.
La jeune fille le regarda fixement mi amusée, mi surprise.
— Je suis désolé, c’était déplacé, bredouilla-t-il lui-même surpris de son audace.
— Je vais finir par croire que tous les hommes de votre village sont d’incorrigibles séducteurs, Monsieur.
Elijah la regarda sans comprendre :
— Je ne saisis pas.
— Pardonnez-moi mais on m’attend, dit-elle en reprenant sa route, laissant Elijah intrigué au milieu du chemin.
— Puisqu’il semblerait que vous restiez ce soir, nous nous reverrons sans doute. J’espère que vous serez rétabli, dit-elle avec brin de malice par-dessus son épaule.
Le jeune homme sourit et attendit que la mince silhouette disparaisse derrière une tente pour poursuivre son chemin.Plus tard dans la soirée, les quatre hommes furent invités à la table de leur hôte. Les propos de Waleda les avaient plongés toute l’après-midi dans des discussions sans fin où chacun donnait un avis différent. Le principal point de litige concernait l’aide que ce peuple qu’ils connaissaient à peine pourrait leur apporter. Viktor qui avait fini par se laisser persuader de la réalité de la menace voulait convaincre Zoran de leur venir en aide puisque manifestement son peuple était familier de ce genre de créatures. Les deux autres membres du conseil refusaient catégoriquement de s’allier à un peuple qui communiquait avec des esprits démoniaques.
C’était donc dans une ambiance tendue que les quatre hommes se présentèrent chez leur hôte.— Prenez place, je vous en prie, les invita Zoran d’un geste ample de la main.
Les hommes s’exécutèrent et s’installèrent autour d’une table débordante de plats et de boissons qui leur redonna le sourire.
— Veuillez excuser mon retard, Père, dit une voix sortant de l’ombre et qui fit tressaillir Elijah qui se retourna vivement en reconnaissant la douce voix de la jeune fille rencontrée l’après-midi.
— Mes amis, dit Zoran en allant à la rencontre de la nouvelle arrivée, laissez-moi vous présenter ma fille, Anyanka.
Après avoir salué les hommes d’un signe discret de la tête, la jeune femme prit place aux côtés de son père en adressant à Elijah un sourire malicieux qui mit ce dernier soudainement mal à l’aise.
— Où est encore passée ta sœur ? souffla discrètement Zoran à sa fille.
— Elle tente de persuader Grand-mère qu’elle n’y est absolument pour rien dans la chute malencontreuse d’une étagère contenant des dizaines de préparations d’onguent, répondit-elle sur le même ton de la confidence en sachant très bien que leur discussion était entendue de leurs convives.
— Et il y a des chances pour que ce soit vrai cette fois ? demanda Zoran avec une pointe de fatalisme.
— Absolument aucune, répliqua Anyanka dans un éclat de rire.
— Ma fille cadette, Noura, est une forte tête quelque peu imprévisible, se sentit-il obligé d’expliquer à Viktor qui l’interrogeait du regard.
— Oui je connais ça aussi, grommela ce dernier entre ses dents.
Le reste du repas se déroula dans une atmosphère détendue. Le chef du village était un hôte bavard et jovial dont la bonne humeur était communicative. Il parvint à chasser le temps d’une soirée les préoccupations de chacun à grand renfort d’anecdotes sur les différents périples que son peuple avait connus avant de s’installer sur ces terres. Elijah avait tenté à plusieurs reprises de connaître leurs origines mais il s’agissait manifestement d’un point que Zoran ne voulait pas aborder. Le repas fini, les deux membres du conseil passablement éméchés par le vin que leur hôte leur avait largement servi tout au long de la soirée, se retirèrent dans leurs tentes. Viktor, qui attendait ce moment depuis plus d’une heure, se pencha vers lui à peine ses deux amis sortis :
— Il faut absolument que je parle à votre mère avant de partir, insista-t-il.
— Ma mère est une vieille femme entêtée. De plus, vous ne lui avez pas fait la meilleure des impressions. Je doute qu’elle accepte.
— Convainquez-la, je vous en prie.
Zoran hésita un instant : s’attirer les foudres de la vieille femme à cause d’un inconnu le tentait que très moyennement. Mais devant l’inquiétude qui se lisait sur le visage de son invité, il finit par céder :
— Je sais que vous êtes inquiet pour votre famille. Venez avec moi mais surtout taisez-vous et laissez-moi parler, dit-il en se levant.
Les deux hommes quittèrent la tente laissant Elijah et Anyanka seuls chacun à un bout de la table. Ils se lancèrent des coups d’œil furtifs mi gênés, mi amusés. Tous deux se demandaient lequel allait rompre le silence. Ce fut Elijah qui osa le premier :
— Vous auriez pu me dire qui vous étiez cet après-midi.
— Et quand l’aurais-je fait ? Quand vous m’avez bousculée ou après que vous m’ayez accusée de vous avoir « blessé en plein cœur » ?demanda-t-elle moqueuse.
— Ce n’est pas mon genre de lancer ce type de phrase, répondit Elijah que l’aplomb de la jeune femme déconcertait et amusait à la fois.
— Ah oui ? Et quel est votre genre alors?
— Le genre « coincé » comme dirait mon frère.
— Ce n’est vraiment pas l’impression que vous donnez, répondit-elle en riant.
— Je suis désolé si j’ai pu paraître cavalier. Je ne voulais pas vous manquer de respect, à vous …ou à votre fiancé ou mari, hasarda-t-il.
— Est-ce une manière détournée et pas très habile de me demander si je suis libre ? demanda-t-elle en posant les coudes sur la table et le menton sur le dos de ses mains.
— Je vous ai prévenue que je n’étais pas doué pour ce genre de chose, concéda-t-il.
— Eh bien pour être franche je ne suis ni mariée ni fiancée..mais…
— Je hais ce « mais ». Je sens que « mais » et moi n’allons pas nous entendre, l’interrompit Elijah feignant le dépit.
— C’est bien ce que je disais, dit-elle en riant, les hommes de votre village sont tous d’incorrigibles séducteurs !
Le sourire qui s’était affiché sur le visage d’Elijah s’effaça soudainement :
— Dois- je comprendre que ce « mais » vient de notre village ?
La question prit Anyanka au dépourvu. Elle en avait trop dit et elle s’en rendait compte.
Pris soudain d’un horrible doute, Elijah se redressa.— Comment s’appelle-t-il ?
— Je vous en prie, personne n’est au courant et nous ne voulons pas que cela change pour le moment, dit- elle en se levant paniquée.
— Niklaus ? Il s’appelle Niklaus ?
— Comment… ? Ne dites rien je vous en prie…nos familles ne l’accepteraient pas …pas encore. Laissez-nous du temps, le supplia-t-elle.
— Ne vous en faites pas, j’ai déjà donné ma parole à mon frère que je ne dirai rien, promit Elijah avec une déception qu’il peinait à dissimuler.
Ce coup du sort le fit grimacer. Pourquoi fallait-il que ce soit elle ?


