Les Damnés: La Malédiction des Petrova – Chapitre II

Bulgarie, Province de Blagoevgrad, 6 ans après le rituel

            La route qui menait au château de Klaus et d’Elijah serpentait entre de hautes collines aux parois escarpées et traversait de grandes forêts d’ormes et de chênes dont les couleurs d’automnes assombries par la pluie se mêlaient au vert profond des sapins. Le vent violent, qui projetait des nappes d’eau sur les flancs des chevaux et sur les deux occupants de la voiture, s’était calmé et la pluie avait fait place à un crachin désagréable qui fit grimacer Véra qui s’emmitoufla un peu plus sous l’épaisse couverture.

–          Nous serons arrivés avant la nuit, rassura le petit homme trapu à ses côtés en donnant un coup de rênes aux chevaux qui peinaient à monter la pente escarpée et caillouteuse.

–          J’espère bien, maugréa Véra dont la mauvaise humeur s’accentuait au fur et mesure qu’elle sentait l’humidité de ses vêtements lui coller à la peau.

Elle était partie depuis plusieurs jours déjà, et elle rapportait des nouvelles qui allaient réjouir le vampire. Elle était de plus en plus impatiente de lui faire part de ses découvertes. L’espace d’un instant, Véra aperçut la grande demeure de pierres grises perchée sur une hauteur qui dominait la rivière et que les grands arbres dissimulèrent presque aussitôt. Une heure plus tard, la voiture s’arrêta devant l’imposant édifice. Véra en sauta avec dextérité et se dépêcha de se mettre à l’abri sous le large balcon qui surplombait l’entrée. Une fois à l’intérieur du vaste hall, elle se débarrassa de sa capeline détrempée et ébouriffa sa longue chevelure rousse.

–          On ne vous attendait pas aussi tôt, dit une voix sortie de l’ombre.

–          Je vous ai manqué, Elijah ? dit-elle en se retournant vers le vampire avec un sourire charmeur.

–          Autant qu’une épidémie de peste, lui répondit-il laconiquement.

–          Il est là ? demanda Véra en ignorant la remarque.

–          Dans ses appartements.

–          Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je vais monter le rejoindre.

–          A vrai dire, j’en vois un certain nombre mais faites donc, répondit-il en faisant un geste vague.

Elijah regarda avec agacement la silhouette féline de la jeune femme gravir le monumental escalier qui trônait au centre du vestibule.  Il avait, dès leur première rencontre, éprouvé une réelle antipathie pour cette femme que Klaus avait rencontrée quelques mois plus tôt  dans un quartier populaire de la capitale. Il s’en était  d’autant plus méfié lorsqu’il avait appris qu’elle pratiquait la magie. Elijah n’était pas dupe : il savait que Klaus avait certainement une idée derrière la tête en fréquentant cette femme mais pour le moment il avait soigneusement écarté son frère de ses projets, ce qui, Elijah le savait bien,  ne présageait sûrement rien de bon.

Klaus, étendu dans son bain, se délectait de la douce chaleur qui émanait du feu de cheminée et  qui lui réchauffait la nuque. De bien-être, il ferma les yeux,  appuya la tête sur le rebord de la baignoire et inspira profondément. Un sourire se dessina sur ses lèvres lorsqu’il perçut l’arrivée de Véra avant même que cette dernière n’ait franchi le seuil de la porte. Il ne bougea pas lorsque cette dernière pénétra dans la chambre.

–          Tu aurais pu venir m’accueillir, dit-elle sur un ton faussement vexé en se plantant devant lui.

–          Je suis sûr qu’Elijah s’est très bien acquitté de cette tâche, répondit-il en ouvrant enfin les yeux pour considérer la jeune femme.

–          Admirablement, tu t’en doutes, ironisa-t-elle en s’agenouillant près de la baignoire.

Elle appuya ses avant-bras sur le rebord et regarda le vampire avec un air malicieux :

–          Je peux te rejoindre ?

–          Dis-moi d’abord si tu l’as trouvé.

–          Tu crois que je serai assez inconsciente pour revenir si ce n’était pas le cas.

Klaus se redressa, soudain intéressé :

–          Je t’écoute.

–          Le grimoire était dans la bibliothèque du conseil comme on le pensait. Ce sont des maniaques de l’archivage, ça n’a pas été difficile de le dénicher. En revanche le sortir de là discrètement a été nettement plus compliqué. J’ai également trouvé quelqu’un pour traduire la formule, expliqua-t-elle.

–          Il sera discret ?

–          Il le sera maintenant, répondit-elle avec un sourire plein de sous entendus en laissant promener ses doigts sur la surface de l’eau.

Le vampire laissa s’échapper un rire sonore et fit un geste pour inviter la jeune femme à le rejoindre. Véra ne se fit pas prier, elle se débarrassa de ses vêtements trempés qui lui collaient désagréablement à la peau et se glissa avec délice dans l’eau chaude face au vampire qui ne l’avait pas quittée des yeux un instant.

–          Quand tu n’auras plus besoin de moi, tu me tueras n’est-ce pas ? demanda-t-elle en plantant son regard dans le sien.

–          Sûrement…probablement…peut-être, répondit-il avec un sourire carnassier.

Il s’approcha et plaqua une main autoritaire sur la nuque de la jeune femme pour l’attirer à lui. Véra résista et le dévisagea un instant :

–          Je ne peux pas te tuer, c’est vrai, mais je peux te faire très mal, dit-elle en détournant le regard pour le poser sur le feu qui crépitait doucement dans la cheminée.

Ce dernier s’anima soudain avec violence dans l’âtre comme attisé par une main invisible. Klaus contempla amusé le brasier provoqué par la sorcière.

–          Et si au lieu d’incendier le château, tu te rendais utile en réchauffant l’eau de ce bain, dit-il avant de plaquer brutalement ses lèvres sur celles de la jeune femme qui ne résista plus.

~*~

Le lendemain, lorsque Klaus pénétra dans la grande salle à manger de fort bonne humeur, il y trouva Elijah qui l’accueillit avec un air glacial.

–          Tu as la tête de quelqu’un qui va gâcher ma journée, Elijah, dit-il en s’asseyant à bonne distance de son frère.

Elijah attendit que les domestiques quittent la pièce pour interroger de but en blanc son cadet :

–          Qu’est-ce que tu mijotes avec cette sorcière ?

–          La question te démange depuis longtemps, n’est- ce pas ? répondit Klaus amusé en portant une coupe de sang à ses lèvres.

–          Réponds.

–          Très bien, dit-il en s’adossant nonchalamment à son fauteuil. Je vais lever la malédiction que ces maudites sorcières ont placée sur moi.

Elijah plissa les yeux et regarda son frère d’un air dubitatif.

–          Et comment comptes-tu t’y prendre, si ce n’est pas indiscret ?

–          Véra m’a aidé à retrouver le grimoire de Waleda. J’ai d’abord envoyé des hommes au village pour le récupérer mais tous les documents de cette satanée sorcière avaient été confisqués par une sorte de conseil formé de sorciers. Mais Véra a retrouvé l’endroit où ils le cachaient.

–          Tu as volé le grimoire à ces sorciers ? reprit Elijah en se redressant sur son siège à la fois stupéfait et furieux par l’imprudence de son frère.

–          Calme-toi mon frère, ils ne peuvent rien contre nous, répondit-il avec arrogance. Tu vas m’aider ou continuer à m’agacer ?

Elijah garda le silence un moment pour considérer la situation. S’il voulait continuer à garder un œil sur ses agissements il n’avait pas vraiment le choix.

–          Je vais t’aider bien sûr, murmura-t-il

–          Très bien, répondit Klaus ravi en se levant d’un bond pour venir plaquer ses deux mains sur les épaules de son frère. Parce que je vais avoir besoin de toi pour retrouver Noura.

–          Noura ? demanda Elijah en fronçant les sourcils.

–          Elle est certainement la seule à savoir où se trouve la pierre utilisée pour le rituel et qui m’est indispensable pour briser la malédiction. Mais il semblerait que cette sale gamine ait quitté le village.

–          Sept ans se sont écoulés, ce n’est plus une gamine maintenant. Et si elle possède les pouvoirs de sa famille, on ne pourra pas la contraindre si facilement, et il est hors de question de la blesser.

–          Justement, il est hors de question qu’il lui arrive quoi que ce soit. Il faut malheureusement qu’elle reste en vie, j’ai besoin de sa descendance pour briser le sort. Retrouve-la, parce que je n’aurai pas la patience de supporter cette peste sans avoir envie de la mordre.

–          Comment savoir où elle est ?

–          Véra a jeté un sort pour la localiser. Il semblerait que cette emmerdeuse préfère désormais l’effervescence de la capitale aux montagnes bulgares.

–          Ou alors elle essaie de te fuir, tout simplement, répliqua Elijah en se relevant lentement.

–          Retrouve-la moi et tache de la convaincre d’être une gentille fille bien coopérative, sourit sournoisement Klaus.

Elijah haussa un sourcil on ne peut plus septique. Le terme « coopérative » accolé à Noura avait quelque chose de particulièrement saugrenu qui lui arracha malgré lui un sourire. Il avait peu connu la jeune fille mais il y avait fort à parier que la femme qu’elle était maintenant devenue ait changé au point de se laisser dicter sa conduite, même par un vampire. L’originel soupira de dépit devant la tache qui lui incombait.

– Quoi de plus simple…, accepta-t-il avec fatalisme.

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