Bulgarie Xème siècle, neuf mois après le rituel.
Les premières lueurs du jour éclairaient déjà faiblement l’intérieur de la chambre. Agenouillé devant la cheminée, Milan tentait de ranimer les flammes mourantes dans l’âtre en prenant garde de ne pas réveiller sa jeune épouse et le bébé qui dormait à ses côtés. De fins raies de lumière pénétraient par les interstices des volets et vinrent frôler le visage paisiblement endormi d’Anya qui se recroquevilla sous les couvertures pour échapper à cette caresse importune. Attendri par ce geste enfantin, il s’approcha du lit pour contempler le doux visage à moitié dissimulé. Depuis la naissance de l’enfant, il avait repris peu à peu quelques couleurs, ses yeux bien que fatigués par les nuits trop courtes n’étaient plus si maladivement cernés. Il approcha une main hésitante et dégagea une mèche qui lui barrait le front. Il en profita pour laisser sa main s’attarder dans les longs cheveux bruns de la jeune femme. Il se délecta de ce moment trop rare où pour une fois elle ne se dérobait à ses caresses.
« Si, seulement…. », pensa-t-il.
Le bébé, endormi à ses côtés, émit un léger gémissement et bougea imperceptiblement. Milan posa sa large main sur la poitrine de l’enfant qui s’apaisa aussitôt sous le contact chaud et réconfortant. Il sentait sous ses doigts le mouvement régulier de sa respiration et s’émerveilla à nouveau de la volonté de ce petit être à rester en vie, malgré tous les évènements et sa naissance difficile.
Lorsque Milan était revenu au village pour l’inhumation de Zoran, Anya lui avait tout raconté jusqu’au moindre détail. Pas par soucis de franchise ou d’honnêteté à son égard, Milan le savait très bien, mais pour le décourager et le faire fuir. Mais il était resté et avait réitéré sa demande en mariage. Il l’avait fait pour honorer la mémoire de Zoran qui s’était conduit comme un père depuis la mort de ses parents. Il l’avait fait pour protéger l’honneur d’Anya, aussi, pour lui éviter de devoir affronter les regards méprisants de toute la communauté qui n’aurait pas supporté de voir la fille de leur chef avoir un enfant hors mariage. Maintenant neuf mois plus tard, les choses étaient différentes. Milan se leva doucement et contempla une dernière fois la mère et l’enfant avec un sourire triste avant de quitter la chambre.
« Si seulement, elle pouvait m’aimer. Si seulement cet enfant était le mien », pensa-t-il tristement.
Dehors, malgré le printemps déjà bien avancé, le froid était encore mordant, Milan respira longuement l’air frais et se drapa dans sa cape. Il allait se diriger vers la salle du conseil lorsque l’un de ses hommes, courant à sa rencontre, l’apostropha :
— Milan, dépêche-toi de venir. Un groupe d’hommes vient d’arriver, ils demandent à parler à Anya. Ils viennent de loin apparemment.
— Combien sont-ils ?
— Six.
Milan se figea, soudain inquiet. L’image de Viktor et ses fils s’imposa brutalement à lui.
— Je vais d’abord m’assurer qu’elle ne risque rien. Va chercher Noura et demande lui de venir s’occuper du bébé.
— Tu veux que je donne ce genre d’ordre à Noura ? répondit l’homme à la fois sceptique et inquiet.
— Dis lui que sa sœur la demande, ce sera mieux, concéda Milan. Mais empêche-les de sortir jusqu’à ce que je t’en donne l’ordre.
Milan s’engouffra dans les ruelles boueuses du modeste village. Après les évènements et toutes ces morts violentes quelques mois plus tôt, beaucoup de villageois étaient partis, craignant le retour des vampires. Ceux qui étaient restés s’étaient ingéniés à améliorer leurs habitations de fortune mais le spectre de ces monstres venus d’outre tombe planait toujours sur eux. Mais pas seulement. Le carnage provoqué par Viktor et ses fils avait mis l’autre village en émoi. La peur avait enflammé les esprits. Les anciennes croyances refaisaient surface charriant avec elles des rites païens pour conjurer ces monstres qui rôdaient. On sacrifiait du bétail, on érigeait des bûchers, on avait brûlé la demeure de Ludwik. Quant à celle de Viktor, plus personne n’osait s’en approcher depuis qu’une nuit, alors qu’elle était censée être abandonnée, le grand chêne blanc s’était embrasé et avait illuminé le ciel sombre la vallée toute une nuit.
Au cours de cette période, Milan avait craint que les habitants finissent par retourner leurs peurs contre eux. Heureusement, l’hiver s’était abattu tôt. Le froid glacial et la forêt qui les séparait étaient devenus leur meilleure alliée contre les villageois. Mais ils faillirent avoir également raison d’Anya. Coupés du monde, sans ressource et surtout sans personne pour prendre le flambeau de Waleda, elle s’était affaiblie au fil des semaines. Milan avait bien cru la perdre. Mais elle était plus forte qu’il n’y paraissait. Après la naissance de l’enfant, elle s’était rétablie peu à peu avec peine. Elle avait repris des forces, s’occupant jalousement de ce petit être qui rappelait par sa seule présence cet homme que Milan haïssait tant, ce rival sans visage qui le privait de l’affection de cette femme qu’il aimait et qui ne cessait de le rejeter. Malgré ses efforts, l’ombre de Klaus et des siens était toujours présente. La crainte que l’Originel découvre un jour qu’Anya était toujours en vie, que Viktor et ses fils ne s’en prennent à sa famille ne le quittait jamais. Milan pénétra donc dans la grande salle du conseil avec appréhension. Et si c’étaient eux, que pourrait-il bien faire ? Comment pourrait-il protéger sa famille contre ces créatures?
Lorsqu’il entra, les six hommes se retournèrent vers lui. Le plus âgé du groupe le dévisagea un instant. C’était un homme d’âge mûr de grande taille à la posture fière. Son visage impassible aux traits nobles malgré les marques du temps ne permit pas à Milan de percevoir quoique ce soit de leurs intentions. L’homme s’approcha et tendit une main amicale et esquissa un sourire.
— Nous sommes navrés d’arriver à l’improviste de cette manière, si tôt le matin, mais nous avons fait un long voyage.
— Qu’est-ce qui vous amène dans ces contrées reculées ? demanda Milan en serrant la main tendue avec réticence.
— Je m’appelle Goran. Nous avons appris à mort de Waleda et de Zoran. Nous serions venus plus tôt présenter nos condoléances, mais comme vous le savez, il n’est pas prudent de s’aventurer sur nos routes en plein hiver. Avec tout ce qui rôde dans nos forêts…
Milan expira longuement l’air qu’il avait emprisonné dans ses poumons, quelque peu rassuré maintenant qu’il connaissait l’identité de ces hommes.
— Si vous n’y voyez d’inconvénients, j’aimerais m’entretenir avec Anyanka et lui présenter mes condoléances, demanda Goran
Milan hésita un instant.
— Ma femme est encore convalescente. Je ne préfère pas….
Le bruit des lourds battants de la porte qui s’ouvrirent l’interrompirent. Serrant contre elle son châle, Anya s’avança vers les visiteurs avec une certaine assurance qui contrastait avec son visage amaigri et pâle. Lorsqu’elle arriva à la hauteur des deux hommes, elle ignora le regard courroucé de son mari et s’adressa directement au nouveau venu :
— Vous vouliez me voir ? demanda-t-elle d’une voix ferme qui déconcerta Goran.
— J’ai presque l’impression d’entendre votre grand-mère, répondit-il avec un sourire. J’aimerais effectivement vous parler : seul à seul.
D’abord réticent à obtempérer, Milan dut capituler devant le regard insistant d’Anya. Il se retira à contre cœur suivi des cinq autres hommes. Restée seul avec cet inconnu, Anya ne rompit pas le silence qui s’était abattu entre eux et considéra son visiteur avec attention. Sans raison apparente, cet homme provoquait chez elle un profond malaise. Il arpentait la salle d’un pas mesuré les mains croisées dans le dos, jetant parfois à la dérobée un coup d’œil dans sa direction. Il semblait la jauger lui-aussi avec une expression dubitative qui passait par intervalles sur son visage.
— Nous nous sommes déjà rencontrés, vous savez, commença Goran. Vous n’aviez que deux ans et votre mère attendait son deuxième enfant. Un frère ? Une sœur ?
— Il n’a pas survécu, mentit instinctivement Anya en suivant du regard l’homme qui faisait les cent pas devant elle.
— Vous êtes donc la dernière représentante de votre lignée…, continua-t-il comme s’il se parlait à lui-même.
— Qu’êtes-vous venu faire ici ?
— Votre grand-mère était une sorcière extrêmement respectée dans notre communauté. Lorsque nous avons appris ce qui s’était passé ici, nous sommes tombés des nues. Jamais nous n’aurions cru qu’elle succomberait aux mêmes tentations que votre ancêtre.
Anya se raidit. La méfiance qu’elle éprouvait à son égard laissa la place à une appréhension grandissante.
— Vous êtes un … sorcier, demanda-t-elle
— Nous appartenons à un ordre très ancien, Anya. Notre rôle est de maintenir l’équilibre et de veiller à ce que la magie ne soit pas utilisée à mauvais escient. Et avec votre famille, on peut dire que nous n’avons pas eu beaucoup de moment de répit. L’énergie et les forces qui ont été évoquées ici dépassent de loin ce que nous avons connu jusque là, répondit-il en soupirant.
— Ce n’est pas Waleda, c’est moi, admit Anya.
— Je sais. Je l’ai ressenti au moment même où vous êtes entrée. Et c’est d’ailleurs quelque chose que je ne m’explique pas. Nous avons fait en sorte de brider les pouvoirs de votre famille lorsque que votre aïeule a maudit les habitants de ce village. Vous n’auriez jamais dû avoir suffisamment de pouvoirs pour créer ces…choses.
— Je ne voulais pas…, murmura-t-elle, tête baisse.
— Peut-être…. mais par votre faute, nous avons dû à nouveau intervenir et limiter les pouvoirs de leur progéniture comme nous l’avons fait pour les loups-garous. Malheureusement, nous n’avons pas pu faire grand-chose contre cette famille que vous avez maudite en premier.
Anya resserra le châle contre elle à l’évocation cette dernière.
— Vous avez où ils sont ? hasarda-t-elle.
— Nous les surveillons, répondit-il vaguement. C’est tout ce que nous pouvons faire maintenant : les surveiller et nous assurer que votre famille ne soit plus jamais en mesure de réitérer ce genre d’exploit.
Goran avait cessé ses va et vient et se planta devant Anya. La jeune femme tenta de reculer mais avant qu’elle ne puisse esquisser le moindre mouvement, le sorcier plaqua ses mains autour de son crâne en ânonnant des paroles dans une langue inconnue. Incapable de bouger ou de parler, elle s’effondra, genoux à terre, comme vidée de toute énergie.
— Que m’avez-vous fait ? articula-t-elle péniblement au bout d’un long moment.
— Ne vous inquiétez, ce n’est qu’un malaise temporaire, vous ne risquez rien. Je vous ai privée de vos pouvoirs pour le bien de tous et pour le vôtre aussi. Avant de partir, nous allons récupérer les livres de Waleda, ils ne vous seront plus d’aucune utilité maintenant.
Goran se dirigea vers la sortie, laissant Anya totalement désorientée. Alors qu’il allait en franchir le seuil, il se retourna vers la jeune femme qui se relevait péniblement :
— Je ne sais pas comment ces pouvoirs ont refait leur apparition dans votre famille mais il est hors de question que cela se reproduise. Nous gardons désormais un œil sur vous aussi.
