Venise , 14ème siècle,
Quatre siècles après le rituel
La veille, Elijah était arrivé par la route qui reliait la ville de Mestre à la cité Lagunaire, isolée du reste du monde en ces temps troublés. Nul ne pouvait entrer ou sortir de la ville en dehors des monatti chargés de ramasser les cadavres victimes du fléau. Le vampire s’était joint à ces porteurs de morts pour passer sans encombre. Il n’avait pu s’empêcher d’apprécier l’ironie de la situation. Alors que tous les habitants auraient voulu fuir la ville, lui, se faufilait parmi ces hommes que tous fuyaient pour la rejoindre. Lubie d’immortel: toujours à courir après la mort, en avait-il conclu avec fatalisme.
La peste s’était abattue sur la Sérénissime depuis plusieurs semaines déjà et s’était répandue comme à son accoutumé selon une logique aberrante, frappant les habitants au hasard, épargnant une maison mais décimant la famille voisine, tuant les parents et négligeant l’enfant. Nul ne pouvait se défendre et chacun vivait dans une angoisse permanente, guettant chaque jour le moindre signe de contamination. Les vénitiens, à la merci des caprices de l’épidémie, n’avaient d’autres recours que de se retrancher dans leurs demeures.
Les portes et les fenêtres étaient maintenues fermées jour et nuit. Des fosses communes auxquelles on mettait le feu avaient été creusées en dehors de la ville. L’odeur des chairs brûlées qui s’en dégageait associait à celle suffocante du soufre rendaient l’air de la ville irrespirable avec le début des premières chaleurs.
Les derniers rayons de soleil mourraient derrière la lagune lorsqu’ Elijah quitta la chambre qu’il avait louée la veille. L’endroit était modeste mais en ces temps troublés, où tous cherchaient des coupables au mal qui s’abattait sur eux, les étrangers se devaient de se montrer discrets et ne pas attirer l’attention.
Il traversa d’un pas vif la Piazza San Marco peuplée de ses éternels habitants ailés qui s’envolèrent sur son passage dans un bruissement d’aile qui semblait amplifié par le silence qui régnait sur la place. L’endroit habituellement agité d’une activité incessante présentait dorénavant un tout autre visage. Le vampire se souvint de sa première visite dans cette ville bouillonnante et florissante, véritable carrefour commercial de l’Europe. La place ressemblait alors à une fourmilière où se pressaient des charrettes chargées de bois précieux ou de marbre, des étales débordants d’étoffes rares et précieuses. Aujourd’hui, elle semblait figée dans le temps, seules les cloches de la Basilique qui résonnaient dans l’air chaud de ce début d’été, venaient démentir cette impression dérangeante. Quelques silhouettes fantomatiques, le visage masqué dans un geste de protection dérisoire se pressaient d’un pas vif sous les arcades qui bordaient la place pour disparaître aussitôt dans les rues sombres.
Elijah longea le Palais des Doges nouvellement reconstruit, passa devant les portes de la Basilique et s’engouffra le dédale des ruelles étroites et obscures. La température chutait considérablement dans ces boyaux bordés de maisons à étages dans lesquels le soleil peinait à se frayer un chemin.
Lorsqu’il pénétra dans la boutique de l’apothicaire, son sens olfactif fut à nouveau assailli et agressé par les odeurs fortes et variées qui flottaient dans l’air déjà vicié de ce lieu sombre, dont l’exigüité était accentuée par le plafond bas. Derrière son comptoir, encombré par des herbes dont le nom latin était étiqueté sur les bocaux en gré, l’apothicaire, perché sur une échelle instable, était occupé à ranger certains d’entre eux sur des étagères bombées qui recouvraient tout un pan de mur. En entendant entrer son visiteur, l’homme ne jeta qu’un regard discret par-dessus son épaule avant de se remettre à la tâche. Son attitude indifférente agaça autant qu’elle décontenança le vampire. Compte tenu du danger que chacun courrait dans la ville, il se serait attendu à plus de méfiance de sa part en voyant entrer dans sa boutique un parfait inconnu.
– Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? demanda-t-il finalement sans cesser son rangement.
Elijah considéra un instant avec dédain l’homme d’une quarantaine d’années, de petite taille à l’embonpoint prononcé qui le jaugeait de son perchoir avec un air supérieur avant de répondre.
– J’ai entendu dire que vous aviez en votre possession une pierre un peu particulière que l’on appelle « pierre de lune ».
Le vampire ne put voir le rictus qui se dessinait sur les lèvres de l’homme qui lui tournait ostensiblement le dos.
– Décidemment cette pierre est très convoitée aujourd’hui. Je suis désolé pour vous mais vous arrivez trop tard, je l’ai vendue ce matin.
Elijah laissa échapper un bref grognement de contrariété.
– Et à qui l’avez-vous vendue ?
Avant de répondre, l’apothicaire prit tout son temps pour descendre de son échelle et contourna le comptoir pour venir faire face à son interlocuteur.
– Une jeune femme brune, mignonne comme tout mais un peu trop vampirique à mon goût, expliqua-t-il avec un sourire libidineux qui hérissa Elijah.
Même s’il ne s’attendait pas à ce genre de surprise, il n’avait aucun doute sur l’identité de la dite jeune femme. Surtout lorsque l’homme s’avança légèrement dans le halo lumineux de la lampe et qu’il put admirer l’hématome qu’il arborait à l’œil droit. Signe que la nature vampirique de la demoiselle n’avait pas dû déranger ce grossier personnage avant qu’il ne se fasse recevoir comme il se doit. Cette idée arracha un sourire au vampire.
Pourtant la nouvelle de sa présence dans cette ville ne manqua pas de vivement l’agacer, surtout qu’elle était manifestement ici pour lui couper l’herbe sous le pied encore une fois.
– La petite était aussi très perspicace : elle savait que vous alliez venir. Elle semblait hésiter entre un type blond ou ….vous apparemment. Dans le doute, elle m’a laissé un message pour chacun de vous.
Il s’interrompit et s’amusa de la surprise qu’il lut sur le visage du vampire. Il prit un malin plaisir à faire durer l’attente, ce qui horripila sérieusement Elijah qui avait de plus en plus de mal à contenir son impatience.
– J’écoute, dit-il.
La phrase relevait davantage de l’injonction que de la demande pourtant l’apothicaire ne s’en troubla aucunement.
– « Va au diable » pour l’autre et « Va te pendre » pour vous, lâcha-t-il dans un ricanement.
Piqué au vif tant par le « message » que par l’hilarité de l’homme, Elijah serra les mâchoires et les poings. Il devait s’y attendre : trois siècles s’étaient écoulés et elle n’avait pas changé. Toujours aussi impertinente et effrontée. Cette ville devait faire apparemment face à une peste de plus.
– Le message sera gratuit, commença l’apothicaire avant de ménager à nouveau une pause. En revanche, je suppose que vous serez heureux de savoir où vous pouvez la trouver et cela c’est une information qui se monnaie.
En voyant l’air soudain menaçant du vampire qui s’avançait lentement, l’homme perdit son sourire arrogant et recula vivement mais pas suffisamment vite pour éviter la poigne de fer qui lui étreignit la gorge.
– Où est-elle ? demanda froidement le vampire.
L’apothicaire tenta vainement de se dégager mais plus il s’agitait moins il parvenait à respirer. Il finit par lâcher avec difficulté l’information demandée avec tant de tact. Ce furent également ses dernières paroles.
Lorsqu’Elijah sortit de la boutique sa mauvaise humeur était à son comble. Non loin de là, une jeune femme brune, qui n’avait sans doute pas imaginé se trouver nez à nez avec l’originel aussi tôt, n’allait pas tarder à en faire les frais. Elle avait espéré pouvoir quitter cet endroit hanté par la mort à la faveur de la nuit tombée et dès les premières lueurs du crépuscule, elle avait longé le Grand Canal pour rejoindre la route qui menait au continent.
Elle n’alla cependant pas loin. Au détour d’une ruelle, elle fut agrippée et plaquée sans ménagement contre le mur d’un proche froid et humide. Elle resta un moment abasourdie par la violence du geste et le fut encore davantage en voyant le visage du responsable à quelques centimètres du sien. La colère qu’elle lut soudain dans son regard trahissait l’air impassible de l’originel. Mais elle ne tarda pas à se remettre de sa surprise et le repoussa violemment. Le souvenir de leur séparation venait de s’imposer brutalement à eux, faisant remonter avec lui toute une palette de sentiments violents et contradictoires. La rancœur était encore vivace malgré les siècles écoulés. Ils s’étaient quittés en emportant chacun cette même impression détestable d’avoir été trahi par l’autre. Pourtant cette vague de ressentiments ,qui recouvrait inévitablement le souvenir de l’autre, avait creusé avec le temps un vide qu’aucun des deux n’avait été capable de combler.
Ils se défièrent du regard un moment qui leur parut une éternité, incapables de choisir entre les différents sentiments qui les animaient et qu’ils ne parvenaient pas à faire taire. Ce fut Elijah qui rompit le premier ce silence oppressant et embarrassé. Il toisa la jeune femme des pieds à la tête en se demandant où elle avait bien pu dissimuler la pierre avant de lâcher plus rudement qu’il ne l’aurait voulu:
– Tu as quelque chose qui m’appartient, je crois.
Elle le jaugea de la même manière.
– Je ne crois pas qu’elle soit à ta taille, ironisa-t-elle en lissant sa robe du plat de la main.
Elle espérait de tout cœur que le ton faussement innocent et railleur, derrière lequel elle tentait de dissimuler son trouble, allait faire illusion auprès du vampire. Sa présence la rendait plus nerveuse qu’elle n’aurait voulu l’admettre. Quand il avança d’un pas, elle recula instinctivement devant ce regard froid qu’il posait sur elle et qu’elle n’avait pas l’habitude de lui voir.
– Ne joue pas avec ma patience ou sinon…, menaça-t-il en s’approchant davantage pour planter son regard dans le sien.
– Sinon quoi ? le nargua-t-elle. Tu vas me tuer ?
L’originel se troubla et se maudit d’avoir lâché ce genre de menace inconsidérée et sans fondement qui n’eût pour effet que de lui faire perdre la face. Bien sûr qu’il n’allait pas la tuer, il était bien incapable de lui faire sciemment du mal et elle le savait parfaitement. Il eut soudain une furieuse envie de l’étrangler en la voyant se mordiller la lèvre inférieure pour dissimuler le sourire qui lui avait échappé. Envie de l’étrangler ou d’embrasser cette bouche malicieuse, Elijah était en pleine indécision.
Lorsqu’il tendit la main vers sa gorge comme pour évaluer de plus prêt les deux options, elle ne se déroba pas. Elle laissa la main du vampire se poser sur son cou et dégager ses mèches de cheveux toujours aussi indociles qui retombaient sur ses épaules. Encouragé par son regard qui ne quittait pas le sien, il fit glisser lentement sa main vers l’échancrure de sa robe. Elle retint sa respiration et ferma les yeux sous cette caresse délicate. Quand elle sentit ses doigts se faufiler sous le tissu, elle eut un sursaut de lucidité et rouvrit brusquement les yeux. Mais il était trop tard, Elijah affichait un sourire satisfait et brandissait déjà sous son nez la pierre qu’il avait dénichée au hasard de son exploration.
La jeune femme laissa échapper un grognement de rage. Elle voulut lui reprendre de force la pierre des mains mais l’originel mit vite fin à ses gesticulations désordonnées en la faisant disparaître à l’intérieur de son pourpoint. Il se saisit de ses poings rageurs qui se vengeaient vainement sur sa poitrine et en profita mine de rien pour l’attirer à lui.
-D’accord, tu as gagné, capitula-t-elle en voyant que ses tentatives amusaient plus qu’elles ne blessaient le vampire et la faisaient passer pour une folle furieuse.
Elle s’écarta et s’adossa au mur tête basse. Sa mine boudeuse de gamine à qui on venait de confisquer un jouet arracha un éclat de rire au vampire qui n’hésita plus. Il plaqua une main autoritaire derrière sa nuque et l’attira à nouveau à lui. L’insulte qu’elle allait lui décocher fut étouffée par les lèvres du vampire. Elle se débattit quelques secondes pour la forme avant d’enlacer furieusement son cou et de lui rendre d’une certaine manière la monnaie de sa pièce. Bouche unies, souffles mêlés, avides de retrouver ses sensations qu’ils avaient eu tant de mal à oublier, ils ne prirent même pas garde aux trois paires d’yeux qui les observaient avec un air désapprobateur jusqu’à ce que l’un d’eux émette un raclement de gorge étouffé par son masque en forme de bec. Les deux vampires s’écartèrent et tournèrent la tête dans un même mouvement pour faire face aux trois médecins drapés dans leurs habits noirs qui les jaugeaient sévèrement. Les quelques minutes qui suivirent leur parurent extrêmement longues. Ils durent subir une réprimande en bonne et dû forme de l’un des trois hommes qui leur rappela les règles d’abstinence pour éviter la propagation de la maladie. Ils écoutèrent docilement comme deux adolescents prit en faute et ne put réprimer leur hilarité lorsque les pauvres hommes à l’allure de corbeaux s’éloignèrent enfin.
Mais Elijah reprit soudain son sérieux et regarda la jeune femme avec une telle intensité que cette dernière cessa aussitôt de rire.
– Viens, ne restons pas là, dit-il en l’ entraînant déjà par la main.
***
La ville était encore plongée dans l’obscurité lorsqu’elle s’éveilla. Blottie contre l’originel, la tête posée sur son torse, elle se laissait bercer par le rythme régulier de sa respiration. Il ne dormait pas, elle le savait sans même lever les yeux vers lui. Pourtant il restait immobile et silencieux. Elle soupçonnait aussi ses pensées. Ces mêmes pensées qui l’avaient assaillie, elle-aussi, malgré elle, alors qu’elle aurait voulu s’abandonner totalement à leur étreinte. Elle redressa la tête et surprit le regard du vampire qui capta aussitôt le sien.
– Je vais le dire si tu veux, murmura-t-elle.
Elijah fronça les sourcils. Il ne fut pas surpris d’être percé à jour aussi facilement mais ne s’attendait pas à ce qu’elle prenne les devants aussi rapidement.
– Ça n’arrivera plus. C’était la dernière fois, décréta-t-elle.
L’entendre exprimer à haute voix ce qu’il ruminait depuis des heures le heurta plus qu’il ne l’aurait cru. Il se redressa et prit son visage entre ses mains. Sa gorge se noua mais il s’efforça de reprendre.
– On ne va pas continuer en sachant très bien ce qui va se produire. Nous ne serons jamais dans le même camp : tu défends ta famille envers et contre tout et je ne te laisserai jamais nuire à la mienne. On va à nouveau se retrouver dans une impasse et je ne veux pas que ce qui s’est passé la dernière fois se reproduise.
– Je sais, murmura la jeune femme d’une voix à peine audible en tachant de contenir les larmes qu’elle sentait lui monter aux yeux.
Elle inspira profondément, caressa une dernière fois le visage du vampire avant de se lever. Elijah ne pouvait détacher son regard de la silhouette gracile sur lequel dansaient les rayons de la lune qui traversaient l’étroite fenêtre. Il parcourut des yeux la courbe de son dos, depuis cou droit et fin jusqu’à ses hanches harmonieuses. Il sentit sa volonté vaciller et fut pris d’un violent désir de la garder, là, prêt de lui à jamais. Il adossa sa tête au montant du lit et , les yeux fermement clos, tenta de se raisonner. C’était mieux ainsi. Il l’aimait, incontestablement, mais il était hors de question qu’ils continuent à se faire souffrir mutuellement. Chacune de leur séparation était un déchirement, il fallait que cela cesse.
Il se ressaisit et fort de cette volonté provisoirement retrouvée, il rouvrit les yeux.
Elle était partie.
Il resta un moment sans réagir. Assis sur le bord du lit, il se prit la tête entre les mains et lutta pour enfouir à nouveau ses sentiments douloureux qu’elle parvenait à faire ressurgir à chaque fois par sa simple présence.
Mais soudain le vampire se redressa comme mu par un ressort. Il chercha des yeux ses vêtements éparpillés sur le sol et s’empara de son pourpoint négligemment jeté dans un coin de la chambre pour en fouiller les poches. Le juron qu’il poussa résonna dans le silence.
– La garce !
Il se précipita vers la fenêtre et l’ouvrit en grand. Sans prendre garde à sa tenue ou plutôt à son manque de tenue, il se pencha sur le rebord pour apercevoir la jeune femme courir un pas leste sur les quais.
– Reviens immédiatement ! hurla-t-il impuissant depuis son perchoir.
En entendant ce doux appel, elle s’arrêta net et se retourna pour offrir au vampire son plus beau sourire. Malicieusement, elle brandit la pierre avant de la replacer à l’endroit où il l’avait sournoisement trouvé quelques heures plus tôt. Elle embrassa le bout de ses doigts et lui souffla ce baiser moqueur avant de disparaître dans la nuit. Furieux de s’être laissé berner de la sorte, Elijah serra les mâchoires et agrippa rageusement le rebord de la fenêtre. Mais très vite son visage se détendit et un sourire se dessina malgré lui sur ses lèvres
-Très bien Noura si c’est à ce jeu-là que tu veux jouer maintenant. On va jouer, murmura-t-il en jetant un dernier regard vers la direction qu’elle avait prise.

Très bonne introduction ;) je dois dire que je suis assez surprise (ou un peu déçue je l’avoue), j’aurais bien vu Noura avec Klaus plutôt. Deux forts caractères ensemble ça aurait fait des étincelles mais apparemment ça ne sera pas ça. Mais bon on verra l’évolution de l’histoire. Je suis certaine que j’aimerai quand même!!!
Entre Noura et Klaus ça fera des étincelles , c’est le moins que l’on puisse dire mais pas en couple. L’histoire du 2 se situe 6 ans avec leur transformation ( à part le chapitre 1) . J’ai quand même bon espoir de vous faire apprécier le couple Elijah / Noura qui jusque là a toujours fait l’unanimité. Elijah est moins coincé dans cette deuxième partie: ça aide aussi et ça fera des étincelles aussi :p
Oui oui je pense aussi que j’aimerais le couple Noura/ Elijah….en tout cas c’est très bien écrit.