Les Damnés: Les Origines du mal – Chapitre 20

Anyanka ne put réprimer un cri déchirant lorsque  Suria s’effondra sans vie sur le sol. Ses yeux horrifiés ne pouvaient se détacher de son  visage qui avait pris une teinte grisâtre. Le souffle court, elle s’adossa à la paroi rocheuse dont la fraîcheur la fit tressaillir. Waleda poursuivait le rituel sans quitter des yeux sa petite fille. Une fois, la seconde incantation terminée, elle s’approcha de Viktor  et s’adressa à lui d’une voix ferme :

–         Nous devons attendre un peu pour la dernière étape du rituel. J’ai besoin de parler à ma petite-fille seule à seule.

Viktor dévisagea les deux femmes en qui il n’avait aucune confiance.

–         Il nous reste peu de temps ensemble, reprit-elle pour achever de convaincre le vampire qu’elle sentait récalcitrant.

–         Je vais m’occuper d’eux, dit-il en désignant les corps sans vie de Ludwik et Suria. Réunis dans la mort pour sauver leur fils, comme c’est romantique, n’est-ce pas ?

Waleda tenta d’ignorer la remarque et le sourire narquois qui était apparu sur les lèvres du vampire et se détourna pour dissimuler le dégoût qu’il lui inspirait.

Après s’être assurée que Viktor était hors de portée et qu’il ne risquait pas d’entendre leur discussion, Waleda vint s’agenouiller devant Anyanka, qui assise à même le sol, la tête entre les genoux, était encore sous le choc de ce qu’elle venait de voir.

–         Anya, écoute-moi ! Nous avons peu de temps, lui intima la vieille femme en prenant le visage de la jeune fille entre ses mains pour la forcer à lui faire face.

Elle leva vers sa grand-mère un visage livide dont les lèvres tremblaient.

–         Je ne peux pas faire ça Anya…, murmura la vieille femme en caressant doucement la joue de sa petite fille.

–         Qu’est-ce que tu racontes grand-mère ? demanda la jeune fille qui reprit aussitôt ses esprits.

–         Il est hors de question que je sacrifie ma propre petite fille. Je ne peux pas… répondit-elle d’une voix étranglée.

–         Grand-mère, il le faut, tu le sais bien. J’ai brisé l’équilibre, je dois le rétablir. Et je ne peux pas…cet enfant…, reprit confusément Anya en se redressant péniblement.

–          Cet enfant, tu vas le mettre au monde, tu vas l’aimer et lui inculquer nos valeurs mais Niklaus ne devra jamais savoir que vous êtes en vie. Seuls les dieux savent ce qu’il pourrait faire  à cet enfant.

–         Je ne serai pas en mesure de le protéger et peut-être même de le mettre au monde, murmura Anyanka dont les larmes inondaient le beau visage.

–         Après tout ce qui s’est passé, ils ne pourront pas rester ici, ils devront partir. Noura et toi resterez cachées jusqu’à la naissance du bébé. Tu reprendras des forces et tout ira bien.

–         Je ne veux pas que tu prennes ma place, grand-mère, sanglota la jeune fille en se jetant au cou de la vieille femme.

–         J’ai fait ce que j’avais à faire ici. Maintenant c’est à ton tour : tu apprendras ce que je t’ai transmis à Noura et à ton enfant plus tard. Mais il y a une dernière chose que tu dois savoir, dit la vieille femme en se  dégageant de l’étreinte. Le sang des Petrova permet de sceller le sort mais il permet également de le briser.

–         Comment cela ? l’interrompit Anyanka intriguée.

–         Le rituel que nous sommes en train d’accomplir pourra également servir pour briser le sort et dans ce cas le sang des Petrova devra à nouveau être versé. Je ne peux rien faire contre ça, mais j’ai trouvé un moyen pour vous protéger, toi et Noura, contre Niklaus pour ne pas qu’il s’en prenne à vous au cas où il l’apprendrait. Il devra laisser notre lignée se perpétuer s’il veut un jour briser la malédiction. J’ai laissé toutes les explications dans le livre. Après le rituel, prends la pierre,  le livre et cache-les. Viktor ne devra jamais rien savoir de tout cela non plus. S’il apprend que notre sang peut briser la malédiction il cherchera à vous tuer.

–         Mais il saura que je suis en vie et s’il l’apprend à Nilkaus…

Waleda baissa la tête et serra les mâchoires. Elle n’avait pas pu faire autrement que d’accepter son aide mais maintenant ce maudit vampire était un véritable problème. Elle réfléchit aux moyens dont elle disposait pour le convaincre  de garder le secret. Elle se releva et s’approcha du grimoire. Sous le regard intrigué d’Anyanka, elle en tourna vivement les pages jaunies qui crissèrent sous ses doigts. Elle s’arrêta sur une page qu’elle avait elle-même écrite quelques jours plutôt.

–         Qu’est-ce que c’est ? demanda Anyanka.

–         Une contrepartie.

–         Tu ne vas pas passer de marché avec ce monstre, grand-mère ! C’est contraire à tous tes principes ! s’indigna la jeune fille.

–         Ta sœur et toi  êtes plus importantes que mes principes, répondit la vieille femme en arrachant d’un coup sec la page.

–         Vous êtes prête, Anyanka ? demanda une voix grave derrière elles.

Le vampire était revenu et les considérait froidement.

–         Il y a un changement de programme. Ce n’est pas Anyanka qui mourra ce soir, dit Waleda en s’approchant du vampire.

–         Grand-mère…, supplia Anyanka en tentant de la retenir.

–         Ma décision est prise Anya, répondit Waleda en déposant un baiser sur le front de la jeune fille.

–         Je dois avouer que cette perspective ne me déplait pas. Je ne vous ai jamais aimée, reprit Viktor avec un sourire satisfait.

–         Croyez bien que c’est réciproque. Mais j’ai malgré tout un marché à vous proposer…

 ~*~

A quelques kilomètres de là, Elijah et Noura faisaient face aux yeux ardents de Niklaus. L’attitude de l’animal n’était en rien menaçante mais les deux jeunes gens restaient sur leur garde.

–         Restez bien derrière moi, ordonna Elijah à Noura.

–         Rassurez-vous je n’avais pas du tout l’intention de vous passer devant, répliqua-t-elle en se dissimulant derrière le vampire. Qu’est- ce que l’on fait s’il attaque ?

–         Nous verrons si vous courrez aussi bien que vous parlez, répliqua Elijah sans détacher son regard du loup.

–         Et vous ? demanda Noura soudain inquiète.

Elijah n’eut pas le temps de répondre que déjà la bête s’approchait d’eux en émettant un grognement sourd. Les deux jeunes gens reculèrent et s’apprêtaient à fuir lorsque l’animal chancela soudain, ses pattes avant se dérobèrent sous lui. La bête secoua vigoureusement la tête avant de s’effondrer au sol inconsciente …

~*~

Anyanka berçait doucement le corps sans vie de Waleda, caressant la fine chevelure argentée du bout des doigts pour replacer les mèches que le vent rendait indomptables. Elle regarda le visage ridé qui avait perdu sa dureté habituelle pour laisser place à une expression de sérénité. On aurait dit que la vieille femme était simplement assoupie.

–         Je peux m’occuper du corps pendant que vous finissez le rituel, proposa Viktor qui commençait à s’impatienter.

Anyanka ignora la remarque. Elle allongea tendrement, avec des gestes maternels, le corps frêle de la vieille femme et croisa ses mains osseuses sur la poitrine avant de se relever et de faire face au vampire.

–         A partir de maintenant, je vous interdis de vous approcher d’un quelconque membre de ma famille.

Viktor regarda la jeune fille d’un air amusé et porta son attention sur la feuille de parchemin que lui avait donnée  Waleda avant qu’il la sacrifie et qu’il avait soigneusement enroulé :

–         Votre grand-mère vient de nous garantir notre invulnérabilité en me transmettant le seul moyen qui existait pour nous anéantir et quand vous me remettrez la seule dague qui peut nous tuer, comme elle l’a promis, plus personne ne pourra nous nuire. Donc si j’étais vous, je changerai de ton, menaça Viktor en pointant vers elle le rouleau de parchemin.

–         Vous avez donné votre parole, reprit Anyanka avec mépris.

–         J’ai donné ma parole à votre grand-mère que je ne révèlerai jamais à Niklaus que vous êtes en vie et que je ne nuirai pas à votre famille. Physiquement parlant en tout cas….

–         Vous êtes ignoble…, souffla Anyanka avec toute la haine dont elle était capable.

–         Je suis votre œuvre, ma chère, le pur résultat de votre erreur ! ironisa Viktor.

–         Finissons-en. Quant tout sera fini, nous irons au village récupérer la dague et ensuite, je ne veux plus jamais  entendre parler de vous et de votre famille, répondit Anyanka que les paroles du vampire avaient blessées plus sûrement qu’un coup.

 ~*~

Au même moment au village, Noura et Elijah considéraient le corps inanimé de Niklaus avec incompréhension. L’animal avait peu à peu reprit forme humaine mais le vampire restait inconscient.

–         Donnez-moi votre cape, demanda Elijah à Noura qui détourna soudain le regard gênée à la vue du  corps nu du jeune homme.

La jeune fille dénoua le ruban qui maintenait la cape serrée autour de son cou d’un coup sec et la lança à la figure d’Elijah pour tenter d’effacer le sourire moqueur qui était apparu sur les lèvres du jeune homme amusé par son embarras. Ce dernier recouvrit le corps de son frère de l’épais tissu et retrouva soudain son sérieux en voyant qu’il reprenait peu à peu conscience.

–         Comment te sens-tu ? demanda-t-il en l’aidant à se redresser.

Niklaus resta un moment désorienté, regardant autour de lui pour comprendre dans quel lieu il se trouvait. Il leva des yeux stupéfaits vers ciel : la pleine lune brillait de tout son éclat au dessus de lui.

–         Où sommes-nous ? Que s’est-il passé ?

–         Nous sommes dans le village d’Anya et je ne sais pas ce qui s’est passé, répondit Elijah en interrogeant Noura du regard.

–         Ne me regardez pas comme ça. Je n’en sais rien.

–         Où sont Waleda et Anyanka ? Qu’ont-elles fait ? insista Elijah qui s’était relevé pour fixer Noura dans les yeux.

–         Qu’est-ce que vous faites ?  N’essayez pas de m’hypnotiser, Waleda a fait ce qu’il fallait pour vous en empêcher ! s’emporta Noura en reculant vivement.

–         Très bien, répondit Elijah en faisant un geste d’apaisement. Je sais que nous ne sommes pas en droit de vous demander une chose pareille mais Niklaus ne peut pas rester là dans cet état. Aidez-nous.

Noura resta un instant interloquée. Au bout d’un long moment, elle parvint à articuler froidement :

–         Vous me demandez de venir en aide au monstre qui a tué mon père ?

–         Je vous le demande…personnellement. Aidez-moi une dernière fois et nous sortirons définitivement de notre vie. Je vous en donne ma parole.

La jeune fille, troublée, par le regard soutenu qu’Elijah portait sur elle, baissa vivement la tête.

–         Je vais lui trouver des vêtements et après vous partirez. Suivez-moi.

Noura s’engouffra dans le dédale de ruelles sans se préoccuper de savoir si les deux hommes la suivaient ou non. Elle se maudissait d’avoir céder aussi facilement. Si Waleda apprenait qu’elle avait laissé ces deux vampires pénétrer dans sa tente, elle allait sûrement devoir subir les foudres de la vieille femme, à moins que Niklaus se charge d’elle personnellement, ce qui à bien considérer était le moindre des deux maux.

Quand ils arrivèrent devant la tente de la jeune fille, celle-ci pénétra à l’intérieur et resta un moment surprise de ne pas voir les deux vampires la suivre.

–         Elijah ? hasarda-t-elle

–         Nous ne pouvons pas entrer, Noura, répondit le vampire de l’extérieur.

La jeune souleva l’épaisse peau de fourrure qui obstruait l’entrée et arbora un large sourire.

–         J’avais oublié que Waleda avait protégé les accès. Vous ne pouvez pas entrer sans invitation. Les puissants vampires condamnés à se prendre les crocs dans les portes …, les nargua la jeune fille.

–         Partons d’ici, Elijah, avant que je ne perde définitivement patience, répliqua Niklaus excédé.

–         Nous partirons quand tu auras repris des forces et lorsque nous saurons ce que s’est passé. Tu n’aurais jamais dû retrouver forme humaine aussi tôt. Noura, pouvons-nous entrer ?

–         Vous me garantissez que je ne cours aucun danger? Et qu’il ne risque pas de semer des puces partout,  demanda-t-elle les bras croisés sur la poitrine.

–         Noura…, intervint Elijah en posant une main sur la poitrine de Niklaus qui s’était redressé d’un air menaçant.

–         Très bien, entrez. Je vais lui trouver des vêtements, reprit Noura en lançant au passage un regard plein d’animosité envers Niklaus qui lui rendit la pareille.

La jeune fille prit la direction de la tente de son père. Lorsqu’elle en franchit le seuil, elle se figea soudain, s’attendant à entendre le rire  tonitruant de Zoran. Les lieux étaient restés tels quels, comme s’ils attendaient à tout moment le retour leur propriétaire. Elle sentit tout d’un coup un sentiment de culpabilité l’envahir à l’idée de venir en aide à celui qui lui avait arraché si sauvagement son seul parent encore en vie. « Demain tout sera fini, ils seront définitivement sortis de nos vies » pensa Noura. Elle ouvrit une grande malle qui jouxtait le lit, et en sortit des vêtements  qu’elle porta à son visage pour s’imprégner une dernière fois de l’odeur paternelle.

–         Noura ?

La jeune fille sursauta en entendant la voix d’Anyanka :

–         Où étais-tu passée ? J’étais folle d’inquiétude, s’écria–t-elle en se précipitant pour enlacer sa sœur.

–         Noura, il faut que je te parle, reprit Anyanka en se dégageant doucement de son étreinte.

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