La Malédiction
Les flammes des bougies projetaient sur le visage d’Anyanka une douce lumière. La jeune fille déposa devant elle le vieux livre qui lui était devenu, en quelques jours, si familier. Elle posa les mains sur les pages rugueuses comme si elle cherchait à s’imprégner de son contenu. Une partie lui échappait encore, se dérobait à ces tentatives d’interprétation. Mais elle n’avait plus le temps maintenant de s’y attarder. Il fallait faire vite car dans quelques heures, le soleil se coucherait, évincé par la pleine lune que tous redoutaient.
– Tu as tout ce qu’il te faut ? demanda Noura qui observait chacun des gestes de sa sœur avec une inquiétude grandissante.
– Oui, j’ai tout. Tu es sûre que Waleda ne risque pas de surgir ?
– Non, j’ai malencontreusement laissé tomber certaines de ses plantes dans le feu. Elle est partie en cueillir d’autres dans la forêt, répondit-elle avec malice.
– Très bien. Commençons dans ce cas, décréta Anyanka en adressant un faible sourire à sa jeune sœur.
Anyanka aligna devant elle les différents ingrédients dont elle avait besoin pour la potion. Noura reconnut la fiole avec le sang d’Elijah mais les autres contenaient des substances qu’elle ne parvenait pas à identifier. Méthodiquement, Anyanka les versa dans une vasque tout en regardant le grimoire afin de respecter consciencieusement les recommandations. La mixture changea de couleur à chaque nouvel ajout. Lorsqu’elle versa le sang d’Elijah, le mélange s’assombrit et dégagea une odeur aigre qui fit reculer Noura.
– Très bien, déclara Anyanka. La première étape est terminée. Je dois maintenant prononcer l’incantation qui scellera le sort.
– Tu es sûre d’en avoir la force, Anya ? demanda Noura en scrutant, inquiète, le visage fatigué de sa sœur.
– Il le faut. Recule-toi maintenant, ordonna la jeune femme.
Anyanka posa les mains au dessus de la vasque, les yeux rivés sur le grimoire et entama l’incantation. Noura écouta fascinée la douce musique de cette langue ancestrale qu’elle ne comprenait pas mais qu’elle avait si souvent entendue de la bouche de sa mère et de sa grand-mère. Soudain les flammes des bougies s’activèrent subitement projetant sur le visage imperturbable d’Anyanka des ombres inquiétantes. Puis tout aussi rapidement, elles s’éteignirent comme si une présence invisible les avait soufflées, plongeant les deux jeunes femmes dans la pénombre. Noura chercha à tâtons de quoi les rallumer. Les mains tremblantes, elle approcha une bougie d’Anyanka.
– Anya ? Tu vas bien ? demanda –t-elle angoissée.
La jeune femme était penchée en avant, la tête baissée, les deux mains posées de chaque côté de la vasque.
– Anya ! répéta Noura en posant une main sur son épaule et en cherchant à capter son regard.
– Il faut remplir les fioles et les amener au plus vite à Elijah, répondit-elle finalement d’une voix faible.
Noura s’exécuta sans quitter sa sœur des yeux. Malgré la douce lumière qui baignait la tente, la pâleur de la jeune femme était de plus en plus alarmante.
– Je t’en prie allonge-toi, la supplia-t-elle.
– Dêpeche-toi Noura ! Va les rejoindre ! l’exhorta Anya d’une voix incertaine.
Noura hésita un instant avant d’obtempérer. Dehors, le vent s’était levé. De lourds nuages balayaient le ciel déjà assombri. A peine était-elle sortie de la tente, qu’Anyanka s’effondra inconsciente sur le sol poussiéreux.
~*~
Waleda pénétra dans sa tente en maugréant contre sa petite fille :
– Quelle fichue gamine ! Ce n’est pas possible d’être aussi maladroite…deux heures de perdues…, grommelait-elle.
Waleda étalait et triait sur la table le fruit de sa cueillette lorsqu’elle de figea. Son regard se porta sur le coin sombre dans lequel ses vieux coffres étaient entreposés, dissimulés sous un amas d’objets hétéroclites. Elle s’approcha plus près, intriguée par la disposition inhabituelle de certains d’entre eux. Elle les ôta un par un pour dégager la vieille malle. La vieille femme s’agenouilla devant le lourd coffre de bois à l’imposante serrure et marqua un temps d’arrêt, les deux mains sur le lourd couvercle, espérant que ses craintes ne soient pas fondées et que ce dernier était toujours verrouillé. Lorsqu’elle entendit les épaisses charnières grincer sur leurs gonds, elle ferma les yeux de dépit. Elle plongea la main au milieu des rouleaux de parchemin, cherchant le contact du cuir lisse du grimoire. Mais ses doigts ne rencontrèrent que le bois rugueux du fond du coffre.
Waleda se releva aussi vite que lui permettait ses articulations fatiguées et sortit de sa tente hors d’elle pour se diriger vers celle d’Anyanka. Mais lorsqu’elle pénétra dans celle-ci, elle se figea d’effroi devant le corps inerte de sa petite fille qui gisait sur le sol, le visage livide.
– Anya ! s’écria la vieille femme en se précipitant.
La jeune fille entrouvrit difficilement les yeux.
– Grand-mère…, murmura-t-elle dans un souffle en tentant péniblement de se relever avec l’aide de Waleda.
– Que s’est-il passé ? demanda cette dernière en regardant les objets éparpillés sur la table.
Son sang se glaça lorsque ses yeux se posèrent sur le grimoire resté ouvert sur cette incantation qu’elle ne connaissait que trop bien.
– Non ! Tu n’as pas osé ? s’écria-t-elle en se tournant brusquement pour dévisager Anyanka.
– Je n’avais pas le choix… balbutia la jeune fille encore engourdie par son évanouissement.
– Tu te rends compte de ce que tu as fait ?! hurla Waleda hors d’elle.
– J’ai sauvé l’homme que j’aime et sa famille.
Waleda resta interdite un moment avant de reprendre impitoyable :
– L’homme que tu aimes ! Tu viens de le damner pour l’éternité, lui et sa famille. Sais-tu seulement ce qu’implique le sort que tu as jeté ? On ne revient pas du monde des morts sans qu’il y ait de conséquences.
– De quoi parles-tu, demanda la jeune femme soudain inquiète.
– Je parle de ça !, s’emporta Waleda en présentant la page de l’incantation qu’Anyanka n’était pas parvenue à déchiffrer.
– Que va-t-il leur arriver ? balbutia-t-elle.
– Tu viens sans doute de créer bien pire que les créatures dont tu voulais les protéger.
– Si ce que tu dis est vrai, pourquoi un tel sort figure-t-il dans le grimoire de nos ancêtres ? demanda Anyanka blême.
– Il a appartenu à celle qui a jeté la malédiction de l’homme-loup. Les premières incantations de ce livre ont toutes été créées par elle. Mais on ne joue pas avec des forces que l’on ne maîtrise pas et elle en a payé de sa vie, expliqua froidement Waleda insensible au trouble d’Anyanka qui, prise à nouveau de faiblesse, s’assit sur son lit.
– Qu’est-ce que je dois faire grand-mère ? Aide-moi, supplia la jeune fille.
– Il est trop tard maintenant. Les sorts scellés par le sang ne peuvent pas être levés mais nous pourrons peut-être en limiter les effets.
Devant le désarroi de sa petite fille, Waleda s’assit près d’elle pour la prendre dans ses bras :
– Je sais pourquoi tu as fait ça, dit-elle en posant une main sur le ventre de la jeune femme qui s’écarta brusquement pour dévisager sa grand-mère l’air inquiet.
– Tu as habilement manœuvré pour le livre mais il y a certaines choses que tu ne peux pas me cacher, Anya.
– Tu sais tout?
– Je sais, dit simplement Waleda.
La vieille femme se leva péniblement et considéra un instant sa petite fille dont elle caressa affectueusement la joue. Oui, elle savait tout et bien davantage encore mais comment lui dire ? Comment dire à sa propre petite fille que son enfant ne devrait jamais venir au monde ?
A quelques lieux de là, sous un grand chêne centenaire, une famille se recueillait sur la tombe d’une enfant trop tôt disparue.
Une famille regardait l’obscurité éteindre les couleurs flamboyantes du crépuscule. Dans leurs mains des fioles vides…
