Confessions
— Laissez-moi vous offrir un verre. Asseyez-vous je vous en prie, proposa trop aimablement Ludwik.
Elijah et Niklaus échangèrent un regard et dans un accord silencieux aucun des deux ne bougea.
— Je vous ai dit de vous asseoir, reprit-il plus sèchement.
Les deux hommes obtempérèrent de mauvaise grâce et prirent place face à Ludwik.
— Tavernier ! Apporte-nous ton meilleur vin et fais sortir tes derniers clients, ordonna-t-il.
Les quelques ivrognes quittèrent en chancelant l’établissement. Aucun ne fit de difficulté car tous connaissaient suffisamment Ludwik pour savoir que ses ordres ne devaient pas être contestés. Le tavernier referma nerveusement la porte derrière eux, renvoya également la serveuse avant de servir les trois hommes.
— Laisse-nous toi aussi, nous avons à parler ces jeunes gens et moi, ordonna Ludwik.
Ce dernier remplit les coupes et dégusta la sienne d’air satisfait avant de reprendre :
— Des bruits courent au village. Il paraîtrait que malgré la visite infructueuse de votre père dans ce village de l’autre côté de la forêt, vous continueriez tous les deux à fréquenter certains de leurs habitants.
— Et depuis quand doit-on vous rendre des comptes ? répondit froidement Niklaus.
Un rictus apparut sur les lèvres de Ludwik.
— Toujours aussi insolent, Klaus … Nous sommes ici pour nous parler franchement. Je sais très bien qui ils sont et ce que vous espérez d’eux mais vous perdez votre temps. Jamais ils n’interviendront.
— Vous vouliez parler franchement alors allez-y. Qu’êtes-vous vraiment ? Et qu’avez-vous contre notre famille ? demanda Elijah.
Ludwik considéra un instant le jeune homme avant de répondre. Il ressemblait tant à son père physiquement que Ludwik se crispa et détourna le regard.
— Tout cela est assez nouveau pour moi, contrairement à mes deux frères qui ont connu leur première transformation il y a des années maintenant. Tout a commencé à cause de votre domestique. Je ne me souviens plus du message qu’il m’a apporté de la part de votre père. En revanche je me souviens parfaitement du bruit que son corps a fait en atterrissant au fond du puits et surtout de la douleur que j’ai ressentie suite à cela. C’était comme si mes entrailles se déchiraient, mais je vous passe les détails, expliqua calmement Ludwik en jouant avec le manche d’un couteau laissé sur la table.
Les deux frères se regardèrent les mâchoires serrées. La même question se lisait dans leur regard. Ce fut Niklaus qui la posa :
— Mila ? demanda-t-il simplement.
— Mila…répéta Ludwik en passant un doigt sur la lame du couteau. Elle avait tout compris dès le premier jour. J’ignore comment elle s’y prenait. Très intuitive, cette petite et si jolie. Ça m’a presque fait de la peine de la tuer mais les loups s’en prennent toujours au plus faible d’abord : la loi de la nature.
— Ce n’était qu’une enfant, souffla Elijah hors de lui en se levant brusquement, le visage déformé par la haine et le chagrin.
Il se serait sans doute jeté sur le monstre qui lui faisait face si Niklaus ne s’était pas levé à son tour pour l’en empêcher en posant une main sur l’épaule de son aîné en signe d’apaisement.
— Pas maintenant, murmura-t-il.
— Une enfant qui menaçait de tout révéler et de mettre en danger ma famille. Sa mort était une mise en garde que vous avez ignorée. Vous avez continué à vous rendre là-bas pour les convaincre de vous aider à nous exterminer. Vous avez voulu joué à un jeu dont les règles vous dépassent. Maintenant il va falloir aller jusqu’au bout. Mais rassurez-vous ce ne sera plus très long, menaça Ludwik en se levant à son tour et en se dirigeant vers la fenêtre pour admirer le croissant de lune que les nuages masquaient par intermittence.
— Vous n’arriverez pas à vos fins, reprit Elijah. Nous trouverons un moyen de vous arrêter.— Tu me rappelles beaucoup ton père quand il avait ton âge, Elijah : pragmatique et fin stratège. Vous a-t-il raconté qu’à cette époque nous étions très amis ? poursuivit-il en se retournant vers eux. Ma famille possédait une ferme très prospère près de votre domaine. Nous étions comme deux frères inséparables. Et puis un jour, je lui ai présenté la femme que je devais épouser. Certes c’était un mariage arrangé mais elle et moi avions déjà beaucoup d’affinités. Mais apparemment, elle en avait encore davantage avec Viktor. J’ai eu du mal à pardonner à votre mère de l’avoir choisi mais je ne pardonnerai jamais à votre père d’avoir ensuite tout fait pour ruiner ma famille et nous éloigner d’ici.
Ludwik s’interrompit pour apprécier l’effet de son récit sur les deux jeunes gens qui le dévisageaient avec la même expression de surprise :
— Notre mère devait vous épouser ? balbutia Niklaus.
— Et maintenant voulez vous venger ? reprit Elijah
— Comme ce serait romantique, n’est –pas ? Mais non, cette vengeance-là, je l’ai déjà eu, répondit Ludwik avec un sourire narquois. Mais je dois bien avouer que si au départ mon objectif était de protéger ma famille en tuant votre sœur, maintenant la perspective de tuer tous les enfants de Viktor et Suria m’enchante au plus au point. Notre famille sera ainsi définitivement débarrassée de la votre grâce à une malédiction, quelle douce ironie, n’est-ce pas ? Vous devriez rentrer maintenant il est très tard. Je ne voudrais pas qu’il vous arrive quelque chose en chemin. Pas ce soir en tout cas.~*~
Cela faisait déjà presque deux heures qu’Anyanka était penchée sur le grimoire familial. C’était la première fois, depuis qu’elle l’avait découvert, qu’elle pouvait le consulter aussi longtemps sans craindre l’arrivée inopinée de Waleda qui aidait à mettre au monde un enfant de l’autre côté du village. Pour éviter d’être surprise par son retour, Anyanka avait demandé à un jeune garçon de venir lui donner régulièrement des nouvelles de la future mère. L’occasion était trop rare pour qu’Anyanka ne la saisisse pas. La pleine lune était dans deux jours et la dernière partie de l’incantation restait indéchiffrable. Le temps jouait contre elle et Waleda également. Depuis quelques jours, Anyanka pressentait que la vieille femme soupçonnait quelque chose. Elle arpentait la tente de long en large, se figeant devant les étagères ou devant ses coffres. A plusieurs reprises la jeune fille crut qu’elle avait tout découvert mais cette dernière gardait le silence.
Des pas se firent entendre près de la tente, tirant Anyanka de sa lecture. Elle se leva précipitamment pour cacher le grimoire mais un vertige lui fit lâcher le livre qui tomba à ses pieds avec un bruit sourd. Chancelante, la jeune femme tentait de le ramasser lorsque sa sœur pénétra dans la tente
— Qu’est ce que tu fais ? demanda Noura intriguée de la trouver là.
Anyanka resta un moment interdite devant sa jeune sœur comme une enfant prise en faute et qui ne peut pas cacher sa bêtise.
— Anya qu’est-ce que tu fais avec ce livre ? se scandalisa la plus jeune en reconnaissant le grimoire.
— Je voulais juste y jeter un œil par curiosité, mentit-elle en se saisissant du livre et en le remettant dans le coffre.Noura ne la crut pas le moins du monde.
— C’est pour cela que tu voulais que j’éloigne grand-mère ? insista-t-elle. Qu’est-ce que tu cherches ? Est-ce que cela a un rapport avec cet homme que j’ai vu sortir de ta tente l’autre soir ?— Noura, tu n’as pas… , paniqua Anyanka
— Je n’ai rien dit, je te le jure, l’interrompit Noura en voyant le regard apeuré de sa sœur ainée.
— Ce n’est pas ce que tu crois.
— Alors dis-moi tout. Pourquoi tu veux éloigner Waleda ? Qui est cet homme ?
— Je vais tout te raconter mais promets-moi de ne rien révéler, il en va de leurs vies, supplia-t-elle en prenant les mains de sa sœur pour l’inviter à s’asseoir.
Anyanka prit une longue inspiration et commença son récit. Elle raconta la malédiction lancée par leurs ancêtres sur des villageois, sa rencontre avec Niklaus, la présence de loups-garous dans son village et la menace imminente qu’ils faisaient peser sur lui et sa famille. Elle n’omit aucun détail hormis l’enfant qu’elle attendait et les sentiments qu’elle éprouvait, bien malgré elle, pour Elijah.
— J’ai trouvé une incantation et une potion qui les protègera. Je ne parviens pas à tout déchiffrer mais je connais maintenant tous les ingrédients et c’est là que tu peux m’aider, expliqua Anyanka à sa jeune sœur que son récit avait éberlué.
— Comment ? parvint-elle à articuler.
— Après demain c’est la pleine lune, nous n’avons plus de temps à perdre. J’ai rendez-vous demain matin avec Elijah à la clairière où nous sommes allées cueillir des baies. Mais Waleda a planifié toute notre journée et je suis coincée ici. Tu vas t’y rendre à ma place pour qu’il te donne le dernier ingrédient qu’il me manque.
— En quoi consiste le sort, exactement ? demanda Noura qui n’aimait pas du tout la tournure que prenaient les choses.
Anyanka hésita un moment mais si elle voulait finir la potion à temps, elle n’avait plus le choix:
— Je dois concocter une potion que tous les membres de la famille doivent boire. Son effet est limité dans le temps, ils ne devront la boire que lorsque leur vie sera vraiment menacée par les loups-garous. Elle les protègera en les ramenant à la vie. Mais pour cela il me faut leur sang. Et c’est ce que tu dois demander à Elijah. C’est une famille, ils sont tous liés, le sang de l’un d’entre eux suffira.
Noura se releva brusquement, stupéfaite :
— Tu ne parles pas sérieusement Anya ! Le sort que tu veux jeter n’a rien à voir avec ce que Waleda t’enseigne. Tu joues avec des forces qui te dépassent sans en connaître toutes les implications. Tu n’as même pas déchiffré l’incantation en entier ! Comment peux-tu être sûre qu’il n’y aura pas de conséquences ? s’indigna Noura.
Anyanka baissa la tête. Elle savait que sa sœur avait raison mais quel autre choix se présentait à elle ? Si Niklaus et sa famille étaient attaqués par Ludwik et ses frères aucun d’eux ne survivrait et elle ne pouvait s’y résoudre sans agir mais elle n’y parviendrait pas sans l’aide de Noura, elle le savait.
— J’attends l’enfant de Niklaus, Noura. Je ne peux pas laisser mourir le père de mon bébé, avoua-t-elle sans lever les yeux vers sa sœur.
Noura resta interdite un moment. Elle finit par s’approcher de sa sœur, s’agenouilla devant elle et prit ses mains dans les siennes. Comme sa grande sœur avait changé tout d’un coup ! Elle, qu’elle avait toujours connu forte et sûre d’elle, ressemblait à une enfant fragile et apeurée. Noura essuya les larmes qui s’écoulaient doucement le long des joues pâles et creusées de sa sœur. Elle sentit sa gorge se nouer devant la détresse de celle qui lui avait prodigué tant d’affection et d’attention depuis la mort de leur mère.
— Je vais t’aider, dit-elle simplement, mais tu dois aller te reposer. Tu es la seule qui peut jeter ce sort et dans l’état où tu es, tu n’y arriveras pas. J’irai voir Elijah demain.

