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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #27

CHAPITRE 27

C’était le genre de situation qui faisait regretter à Gabriel de ne pas savourer une vie normale dans un appartement parisien cossu, à se prélasser devant sa cheminée avec un vieux chien à ses pieds. Et, pourtant, Dieu savait que cette vision lui donnait en temps normal des crises d’urticaire. Voltz fit une rapide évaluation de la situation. A sa droite, une désormais vieille connaissance qu’il savait ne pas pouvoir vaincre avec l’arme dont il disposait. Imposante, revancharde – de toute évidence – et bavant d’envie d’en découdre une fois de plus. A sa gauche, ce qui ressemblait à première vue à une Garache, version moins impressionnante du loup-garou, plus petite en corpulence, même si elle arborait les mêmes caractéristiques : tête de loup à la gueule proéminente, corps musculeux recouvert d’un pelage dru et d’une arrête dorsale épineuse. Les deux animaux, sur la défensive, émettaient le même grognement sourd et Gabriel voyait venir le moment, où d’un commun accord, elles allaient se concerter pour lui sauter dessus, lui, qui se trouvait au beau milieu de la lande sans aucune autre arme que la hache dont il serra le manche.

La situation déjà inédite pour Gabriel l’était d’autant plus que ces créatures n’auraient jamais dû se trouver là en plein jour. Rien n’était décidément normal dans cette mission. Il y avait, de toute évidence, bons nombres d’éléments qui lui échappaient cette fois. Ce constat l’agaça prodigieusement. Et ce sentiment ne s’arrangea pas lorsque son regard se porta plus loin sur le sentier et qu’il vit Charles Le Kerdaniel courir à  leur rencontre, armé d’un fusil de chasse.

— Il ne manquait plus que lui ! ronchonna Gabriel alors que ces deux adversaires poilus ne cessaient de réduire la distance qui les séparait.

A tout bien les considérer, le doute commença à poindre dans l’esprit de Voltz. La Garache semblait focaliser son regard jaune sur le mastodonte qui bavait à l’idée de s’offrir son second repas de la journée. Elle s’était légèrement décalée,  sortant du sentier pour ne plus avoir Gabriel dans sa ligne de mire. La présence du maire n’avait toutefois échappé à aucun d’eux. Lorsque le premier coup de feu retentit, ce fut l’assassin de Joseph qui réagit le premier. Et pour cause : il en était la cible. L’animal se redressa de toute sa hauteur. Tête en arrière, il rugit plus de rage que de douleur. Voltz n’aurait su dire s’il avait été touché ou non. Si c’était le cas, la balle l’avait encore moins incommodé que les blessures qu’il lui avait infligées la veille. Visiblement, hésitant sur l’ordre de ses priorités, l’Egaré  balaya du regard tous ses adversaires potentiels. Ce très court moment confirma ce que redoutait Gabriel. Malgré sa transformation, il avait gardé ses capacités de raisonnement.

Pourtant, le premier assaut ne lui revint pas. Le second coup de feu du maire, resté à bonne distance, sonna comme un signal et l’ouverture des hostilités. La Garache s’élança d’un saut leste en direction de Gabriel. Instinctivement, il brandit la hache et s’apprêtait à fendre l’air et, espérait-il,  la gueule rugissante quand l’animal s’écarta soudain de sa trajectoire pour l’éviter. Après quelques enjambées rapides, elle se jeta sur le colosse bien plus imposant qu’elle. Nullement pris au dépourvu par l’attaque, ce dernier la cueillit au vol et d’un revers de patte l’éjecta à plusieurs mètres de lui avant qu’elle n’ait pu ne serait-ce que l’effleurer. Mais l’autre était tout aussi coriace et déterminée malgré le rapport de force inégal. Elle se remit promptement sur ses pattes et en position d’attaque. Complètement exclu de la bataille, Voltz n’eut toutefois pas le temps de se s’interroger sur cet étrange combat. Le Kerdaniel, fou de colère après la mort de son ami, semblait déterminer à le venger en dépit du bon sens et de toute considération de l’adversaire. Planté à découvert au milieu de la lande, le maire rechargeait son arme avec des gestes tremblants d’impatience dans l’indifférence la plus totale des deux créatures qui se jaugeaient de nouveau avant d’entamer une deuxième salve d’hostilités.

— Fichez le camp ! lui hurla Gabriel en pure perte.

L’homme ne l’entendait pas. Les rugissements des deux bêtes avaient empli l’air glacé et emporté la mise en garde. De leurs naseaux s’échappaient une buée épaisse qui trahissait leur respiration haletante. La plus imposante des deux avait imité la position quadrupède de son adversaire. Profitant de ce face à face, Voltz se précipita vers Le Kerdaniel en priant pour que ce sombre crétin ne le prenne pas comme cible en le voyant courir à sa rencontre. Il n’était plus qu’à une vingtaine de mètres quand il parvint enfin à armer son fusil. Gabriel jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Les deux Egarés venaient de charger de nouveau. Plus agile, la Garache était cette fois parvenue à esquiver les griffes disproportionnées de la chose sans nom. Leurs gestes et leurs mouvements s’étaient faits si rapides que même l’œil aguerri de l’immortel peinait à démêler laquelle des deux créatures venaient d’être déséquilibrée par l’autre. L’une d’entre elle était au sol quand Le Kerdaniel tira de nouveau. Le chasseur qu’il était fit cette fois mouche. Touchée en pleine tête, le Sans nom vacilla et porta sa patte à son visage. Il y eut un moment de doute pendant lequel ni Gabriel ni Charles n’auraient pu dire si ce coup à la tête aurait pu être fatal. L’animal semblait étourdi, mais toujours débout, surplombant le corps de la Garache, effondrée au sol. Puis soudain, reprenant ses esprits, il détala comme un lapin.

Déterminé à en finir avec tous les parasites qui polluaient sa ville, le maire s’apprêtait à achever l’adversaire vaincu quand Gabriel franchit rapidement les quelques mètres qui les séparaient pour lui arracher l’arme des mains. Le Kerdaniel, pris au dépourvu par la force de l’immortel, tenta de se rebiffer.

— Rendez-moi ça ! s’énerva-t-il. Il va s’enfuir comme l’autre !

Peu patient d’ordinaire et d’autant moins à cet instant, Gabriel se fit suffisamment menaçant de part son attitude pour que l’autre se méfie. Il avait aboli la faible distance entre eux et le dévisagea presque nez à nez.

— Retournez au manoir, imbécile ! Vous croyez que vous pouvez éliminer ce genre de créatures avec une simple arme à feu ? Vous voulez finir comme Joseph ? Disparaissez et laissez-moi m’en occuper !

Sur ces mots, il jeta une fois de plus un coup d’œil derrière lui. A sol, le corps de la Garache était parcouru de soubresauts. Au cours de ses siècles de chasse, il en avait traqué suffisamment pour savoir ce qui allait se produire : une Garache blessée reprenait aussitôt forme humaine. Et il n’avait absolument aucun doute sur l’identité de l’humain qui allait bientôt apparaître sous leurs yeux. Il fallait faire déguerpir le maire avant qu’il ne découvre la vérité.

— Rejoignez votre fille, Charles. Elle doit être terrorisée, changea-t-il de stratégie. Je m’en occupe.

Son ton calme et l’argument eurent raison de l’entêtement du maire. Son expression crispée par la colère laissa peu à peu place à un visage défait et ravagé par le chagrin. Il opina doucement de la tête et repartit vers le manoir. Gabriel le regarda un moment progresser sur le sentier, les épaules voûtées d’un vieillard et la démarche incertaine. Puis, lorsqu’il disparut de sa vue derrière un bloc rocheux, il se  précipita vers la créature à terre et s’arrêta à quelques mètres d’elle. Le corps était maintenant secoué de violentes convulsions. Gabriel ne put rien faire d’autre que d’assister impuissant à cette métamorphose douloureuse. Les grognements de souffrance qui s’échappaient de la gueule ouverte atteignirent leur apogée dès lors que la phase finale de la transformation débuta. Le cuir de l’animal  se déchira tout d’abord au niveau de l’arrête dorsale déjà souillée de sang. Voltz détourna le regard quand ce fut le tour de la face hideuse de se fendre dans un bruit de déchirement visqueux dont il ne raffolait pas particulièrement. Il avait beau en avoir vu d’autres, la transformation des thérianthopes était particulièrement pénible et écœurante  à voir. L’humain devait émerger de sous la peau maudite tel un serpent au cours de sa mue. Il se dégageait du corps torturé une odeur insoutenable qui le fit reculer. Après de longues minutes d’un processus interminable, les hurlements de l’animal se muèrent en plaintes plus humaines. Au milieu de l’enveloppe dépecée et fumante de la bête, il devina de là où il se trouvait les contours d’une silhouette recouverte de sang.

Gabriel jeta le fusil qu’il tenait encore à la main et ôta son manteau long. Comme il s’approchait de l’amas sanglant, il distingua plus nettement le corps nu aux courbes gracieuses. Parvenu à sa hauteur, il jeta un dernier coup d’œil aux environs pour s’assurer qu’il n’y avait aucun témoin et s’accroupit près de la Garache encore inconsciente. Il lui faudrait encore quelques minutes afin de revenir à elle. Gabriel dégagea non sans grimacer les pans de cuir déchiqueté de l’animal qui la recouvraient encore en partie et remplaça la peau nauséabonde par son manteau. Elle frissonna malgré tout. Un souffle erratique s’échappait des lèvres souillées de sang. Ce dernier la recouvrait entièrement et  transformait curieusement les traits devenus familiers à Gabriel.

— Pauvre idiote…, murmura-t-il en sortant de sa poche un mouchoir de soie pour nettoyer le visage maculé.

La douceur de ses gestes ne parvint pas à la tirer de l’épais brouillard dans lequel sa transformation l’avait plongée. Le processus éprouvant l’avait vidée de ses dernières forces. Elle ne reprendrait conscience que lorsque la blessure superficielle que Gabriel découvrit sous les cheveux blonds souillés se serait régénérée.  En attendant, il était hors de question de rester à découvert dans cet endroit. Gabriel ne se voyait pas devoir expliquer au maire ou à un quelconque passant que leur guérisseuse locale avait l’étrange pouvoir de se métamorphoser en une sorte de loup-garou et, ce, même en pleine journée.

~*~

Grégoire marchait à en perdre haleine sur le sentier qui conduisait à l’extérieur du village. Il avait à peine salué les quelques villageois qu’il avait croisés sur son chemin. Ces derniers le regardèrent se diriger vers les bois comme s’il avait le diable aux trousses avec inquiétude. Voir un prêtre courir quelque part n’était jamais bon signe. Surtout en ces temps agités. Grégoire avait déjà parcouru deux bons kilomètres et traversé les bois qui menaient au village lorsqu’il ralentit enfin son allure. La « grande route », comme l’appelait les habitants du village, était déserte comme souvent. Il fallait avoir une bonne raison ou habiter la pointe de Primel Trégastel pour s’aventurer sur cette route criblée d’ornières et tout juste assez large pour deux charrettes. De « grande », elle n’avait que cette perspective qu’elle offrait lorsqu’on la parcourait. Droite jusqu’à la ville voisine, on pouvait difficilement être surpris par l’irruption d’une voiture. Afin de ne pas être remarqué, Grégoire préféra quitter le tracé rectiligne pour se fondre dans les bosquets qui le bordaient. Empêtré dans sa robe et s’enfonçant dans le sol boueux, son avancée fut considérablement ralentie. Une bonne chose, pensa-t-il. Elle repousserait d’autant plus le rendez-vous auquel il a été sommé de se rendre.

Le courrier était arrivé la veille. Quelques mots couchés sur le papier. Une écriture si reconnaissable qu’il avait remercié le ciel que Gabriel ne soit pas tombé dessus avant que lui-même ne découvre la lettre au milieu du courrier destiné au presbytère.

Les toits de la ville de Plougasnou apparaissaient à l’horizon quand il fut contraint de franchir de nouveau le fossé gorgé d’eau pour rejoindre la route à un carrefour. De là, il scruta les environs à la recherche de l’endroit qui lui avait été indiqué. Grégoire connaissait le coin comme sa poche. Toutefois, la maison où devait avoir lieu la rencontre était abandonnée depuis assez longtemps pour que la végétation qui entourait la propriété n’ait fait son œuvre de dissimulation. Le petit sentier qui menait à la masure était envahi par les ronces. Néanmoins, on devinait le passage récent de roues de chariot qui avaient aplati et brisé les branches épineuses jusqu’à un portail rongé par la rouille. Les deux pans, largement ouverts, ne tenaient plus que par miracle sur des gonds pratiquement dissouts.

Grégoire s’arrêta sur son seuil. La cour de la maison n’était pas meilleur état. Le carrosse noir orné de ferrures dorées qui trônait devant la maison paraissait complètement incongru de par son luxe dans ce lieu qui respirait la désolation. Près du véhicule, trois hommes, vêtus de manteaux noirs furent aussitôt alertés de son arrivée par les jappements d’un lévrier à la robe grise et soyeuse tenu en laisse par l’un d’eux. Le prêtre inspira profondément l’air glacial de ce début d’après-midi pour se donner du courage. Les trois sentinelles ne prirent pas la peine de l’escorter jusqu’à la porte. Ils le suivirent simplement du regard jusqu’à ce qu’il franchisse le seuil de la porte de la maison.

Une forte odeur d’humidité assaillit aussitôt les narines sensibles de Grégoire. Celle de la pourriture également, même s’il était bien incapable de déterminer si cette dernière venait du lieu abandonné et vide de tout meuble ou de l’homme vêtu lui aussi d’un manteau noir qui lui tournait encore le dos. Celui-ci, les mains croisées derrière lui, faisait tourner machinalement sa chevalière en or autour de son majeur. Debout devant une fenêtre aux carreaux verdis,  il prit tout son temps pour se retourner vers son interlocuteur. Son mouvement, élégant, presque théâtral, destiné à impressionner était parfaitement calculé.

Tout était d’ailleurs toujours calculé, étudié, réfléchi dans les moindres détails chez Barnabas Varga.

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

 

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About Elora (333 Articles)
Scribouillarde compulsive et blogueuse littéraire sur Songe d'une nuit d'été, j'aime autant écrire que découvrir des récits de tout genre. "Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse" comme on dit. J'ai un faible également pour les séries télé, le cinéma et je suis persuadée qu'un jour les chats gouverneront le monde.

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