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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #25

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CHAPITRE 25

Il était midi passé lorsque Gabriel arriva aux abords du manoir des Le Kerdaniel. Seul, comme il l’avait spécifié. Contrairement à ce qu’il avait imaginé, le plus difficile n’avait pas été de convaincre Grégoire de décliner à titre personnel l’invitation du maire, mais de fausser compagnie à sa nouvelle complice, curieuse de connaître le moindre détail sur sa particularité. Un véritable numéro de jonglage n’aurait pas été plus malaisé. Il avait consenti à répondre à certaines de ses questions sans jamais mentionner l’existence de la Sainte-Vehme. Il était tard dans la nuit lorsqu’il avait mis un terme à la discussion au coin du feu, bercée par les ronflements de Grégoire, endormi la tête sur la table à quelques mètres d’eux. Il n’en revenait toujours pas d’avoir été contraint de partager ce secret avec une femme qu’il soupçonnait encore quelques heures plus tôt. Mais, tout compte fait, le prêtre n’avait pas foncièrement tort : elle connaissait déjà l’existence des Égarés et ce simple fait la mettait sur la liste noire de la Confrérie si par malheur elle l’apprenait.

Comme lors de sa première visite, il fut accueilli par le concert d’aboiement des chiens, toujours aussi excités dès que l’on franchissait la grille de la propriété. Ce jour-là, pour la première fois depuis leur arrivée dans le village, le temps était à peu près clément. Quelques éclaircies parvenaient à percer les nuages encore gris poussés par le vent du large. Sous cet éclairage nouveau, la vieille bâtisse paraissait moins lugubre. La lumière se reflétait sur les vitraux des étages, apportant des touches de couleurs dans les murs grisâtres. Le jappement de la meute alerta toujours aussi efficacement les habitants de la maison. Il était encore au milieu de la cour quand la porte d’entrée à double battants s’ouvrit sur le sympathique et aimable Joseph. A sa tête de pitbull à qui l’on avait chipé son os, Gabriel en déduisit finement que l’invitation de son employeur n’emballait pas l’ancien légionnaire. Lorsqu’il arriva au milieu des marches du perron, il ôta son chapeau haut-de-forme, ressorti pour l’occasion, pour saluer l’homme à tout faire du maire. Il lui décocha un sourire qui se voulut aimable et auquel l’autre ne fut pas le moins du monde sensible.

Dans le vestibule, Joseph se proposa de le débarrasser. Du moins, ce fut ce que Gabriel comprit des coups de menton en direction de son manteau. L’imposante demeure ne devait donc pas avoir d’autres domestiques que ce type patibulaire. Ce constat l’étonna quelque peu. Pour quelqu’un d’aussi à cheval sur les apparences, ce manque de personnel risquait de faire passer le maire pour un véritable pingre. Joseph, toujours silencieux, le précéda jusque dans le petit salon dans lequel ils avaient été reçus l’avant-veille. La luminosité aidant, il semblait métamorphosé et bien plus accueillant. Debout devant l’une des étroites fenêtres donnant sur la cour, une main dans la poche de sa veste d’intérieur de velours pourpre, Charles Le Kerdaniel tirait sur sa pipe tout en observant l’extérieur. L’arrivée de son invité ne le tira pas immédiatement de sa contemplation. Dehors, les chiens faisaient un raffut de tous les diables.

— Ils sont comme ça depuis des semaines : c’est insupportable, commenta le maire comme s’il avait entendu les pensées de Gabriel.

Il tira une fois de plus sur sa pipe et relâcha la fumée au moment où il se tournait enfin vers son invité. Celle-ci enveloppa son visage comme un voile et finit par se dissiper pour dévoiler les traits tirés et des yeux ambrés cernés. L’homme toisa Gabriel de pied en cap. Après quelques secondes d’une revue de détails silencieuse, il finit par proposer de son ton le plus aimable :

— Je suis enchanté monsieur Voltz.

— De même, monsieur le maire.

— Le père Anselme ne vous a pas accompagné ?

— Une visite de dernière minute. Les maux de l’âme avant les mondanités, mentit Gabriel.

Le maire opina de la tête d’un air convaincu. Voltz aurait juré pendant un quart de seconde que l’absence du prêtre l’arrangeait. Sans doute aurait-il moins de scrupules à le menacer en l’absence de témoin…

— Puis-je vous offrir quelque chose à boire ?

…. ou tenter de l’amadouer comme il en prenait le chemin. Il lui désigna une desserte derrière la double porte du salon, garnie de nombreuses carafes de cristal hors de prix. D’un pas mesuré, plein d’une élégance aristocratique, il se dirigea vers son bar personnel avant d’avoir eu la moindre réponse. Comme il lui tournait le dos, Gabriel continua son inspection discrète des lieux et de leur propriétaire. Sur les murs vermeils, des portraits qu’il avait à peine remarqués la premières fois semblaient le surveiller et le mettre en garde contre toute curiosité mal placée. L’un d’eux en particulier attira son attention. Plus grand que les autres, il trônait entre une tête de cerf et celle d’un sanglier aux défenses proéminentes. Son cadre discret mettait d’autant plus en valeur le visage d’une femme d’une grande beauté, aux traits fins, les cheveux dorés coiffés en un savant chignon. Son regard, surtout, intriguait. On aurait pu croire à un jeu de lumière dû aux chandelles et aux lampes disposées çà et là sur des guéridons, mais ils étaient bien de deux couleurs différentes. Gabriel s’en était approché pour vérifier.

— C’est ma seconde femme, Constance, elle nous a quittés l’été dernier, expliqua Le Kerdaniel en arrivant dans son dos.

Il lui tendit un verre pansu à moitié rempli d’un liquide ambré.

— Vous êtes marié, monsieur Voltz ?

— Grand Dieu, non ! J’ai un amour immodéré pour ma liberté.

Charles ricana devant cette réponse spontanée et porta son verre à ses lèvres.

— C’est ce que je me suis dit aussi après la mort de ma première femme il y a quinze ans. Et puis, on m’a présenté Constance… La vie est parfois très joueuse. Une personne que vous n’attendiez pas fait irruption sans crier gare et toutes vos certitudes volent en éclats. Le père Anselme dit souvent dans ses sermons que le hasard n’existe pas et que toutes les rencontres ne sont que des rendez-vous planifiés par plus grand que nous. Qu’en pensez-vous ?

Bien qu’hermétique à ce genre de discours, la frimousse mouchetée de taches de rousseur de Rose s’imposa aussitôt à son esprit. S’il y avait un grand dessein derrière leur rencontre, il aurait été curieux de connaître lequel !

— C’est le problème avec ce genre de croyance destinée à rendre l’existence plus supportable : beaucoup d’affirmations énigmatiques, mais au final peu de réponses claires. A croire que ceux qui les ont érigées en doctrines aiment se jouer de ceux qui vont passer leur vie à vouloir les comprendre et à les appliquer de travers. Je me suis toujours méfié des gens dont je ne comprends pas le sens de l’humour. Généralement, c’est qu’ils se fichent de vous. Dieu fait partie de ces gens.

Cette fois, Charles laissa fuser un rire franc et rauque.

— Le père Anselme doit amèrement regretter de vous avoir fait venir !

Gabriel but une gorgée de l’alcool fort et fruité avant de répondre.

— J’estime beaucoup votre prêtre. Il est la tolérance incarnée.

Le maire opina de la tête en affichant une moue approbatrice.

— Et vous, monsieur Voltz ? Quel genre d’homme êtes-vous à part un fieffé hérétique nourrissant une aversion pour toute forme d’engagement ?

Cela ressemblait à une raillerie bon enfant, mais Gabriel n’était pas dupe. L’homme en bon politicien manipulateur était en train d’étudier son adversaire. Ses questions posées sur le ton de la conversation cordiale étaient savamment choisies.

— Je n’ai aucune aversion pour l’engagement, mais pour les faux-semblants et les mensonges. Raison pour laquelle je n’aurais jamais pu faire de politique.

Le Kerdaniel s’attendait si peu à ce retour de flammes qu’il garda un instant son verre en suspend à quelques centimètres de sa bouche avant de renoncer à l’y porter. Son visage s’était brièvement rembruni, mais, l’expérience aidant, son sourire de politicien aguerri réapparu très vite.

— Le repas est prêt : nous devrions passer à table. Par ici…, esquiva-t-il en lançant son bras dans un geste élégant.

Il le précéda jusque dans le vestibule et s’effaça sur le seuil de la grande salle à manger pour le laisser passer. La table démesurément grande paraissait surtout très vide avec ses trois couverts dressés à son extrémité. Ils s’installèrent en silence ; Charles à la place d’honneur et Gabriel sur le côté. Ce dernier qui s’attendait à être servi par Joseph vit venir une employée, déjà âgée, portant les premières assiettes. Pleine de révérence pour son employeur, la vieille femme se pencha légèrement pour lui murmurer :

— Mademoiselle Agathe refuse une nouvelle fois de descendre…

Elle coula un regard en direction de Gabriel. Ce simple coup d’œil lui suffit à comprendre qu’il en était la cause. Le Kerdaniel, peu étonné par la nouvelle, se contenta d’ordonner qu’on serve le repas de sa fille dans les cuisines.

— Je suis navré. Ma fille est toujours très impressionnée par les inconnus, expliqua-t-il une fois seuls. Elle est d’un naturel introverti et la sortir de son monde est une vraie gageure. La mort de Constance a été un choc pour elle et n’a pas arrangé les choses.

— Le père Anselme m’a parlé de la disparition de votre femme, confessa-t-il. Vous m’en voyez navré.

Charles, plus taciturne que jamais, remplit leurs verres sans lever les yeux vers son invité.

— Il vous a également dit que Constance souffrait de … comment dire… quelques désordres mentaux.

Gabriel confirma d’un mouvement de tête.

— Nous étions mariés depuis quatre ans quand les premiers symptômes se sont déclarés. Nous venions de perdre un enfant. Constance ne s’en est jamais remise. Son état mental n’a fait que se détériorer d’année en année, alternant entre période d’euphorie et de désespoir le plus total. Julien était déjà un jeune homme quand cela a commencé, mais Agathe n’était qu’une enfant. Elle avait huit ans le jour où elle a trouvé Constance en train de baigner une de ses poupées et de lui chanter une berceuse. Nous avons bien sûr consulté des spécialistes et essayé plusieurs traitements. Rien n’a vraiment fonctionné.

— C’est le docteur Leguern qui suivait votre épouse ?

— Au quotidien, oui bien sûr, comme toute la famille. Et pour anticiper vos prochaines questions : j’étais au manoir lorsque Thomas s’est fait attaquer et quand mon fils est mort. En revanche, pour Marie et Jeanne, j’étais en déplacement à Brest et Morlaix. Vous pouvez vérifier auprès des autorités venues enquêter avant vous.

— Et Joseph ? ajouta Gabriel pas mécontent que son interlocuteur aborde lui-même le sujet.

Charles parut outré par l’accusation. Peut-être aurait-il pu y mettre davantage les formes…

— Je cherche juste à retracer les emplois du temps de chacun.

— Joseph n’a pas quitté le village. Il veille sur Agathe lorsque je m’absente. J’ai une confiance absolue en cet homme.

Le ton était rude. Au fil des minutes, le maire ne semblait plus faire autant d’efforts pour paraître aimable. La domestique revint débarrasser les assiettes auxquelles ils avaient à peine touché. Sa venue et les soupçons de Voltz plombèrent l’atmosphère au point que, pendant de longues minutes, on n’entendit plus que l’horloge qui égrainait les secondes et les aboiements incessants des chiens. Si c’était ainsi à longueur de temps, il y avait de quoi devenir complètement fou dans cette maison.

— Je vais être honnête avec vous monsieur Voltz. Je veux par-dessus tout que la lumière sur ces meurtres soit faite, mais pas au détriment de ma famille et de la tranquillité des habitants.

— Si vous n’avez rien à vous reprocher, il n’y a aucune raison pour que cela se fasse au détriment de votre famille.

— Ne soyez pas aussi naïf, je vous en prie. Je brigue une fonction importante et je ne suis pas le seul dans la région. La moindre rumeur qu’elle soit justifiée ou non peut compromettre ma nomination. Il y a quelques mois de cela, certains de mes détracteurs sont même allés jusqu’à utiliser les problèmes de Constance pour remettre en cause ma capacité à me consacrer à cent pour cent à mes futures obligations.

— Le problème ne se pose plus maintenant, répliqua Gabriel avec cynisme.

— Je ne vous permets pas ! J’aimais ma femme !

Furieux, Le Kerdaniel se retenait manifestement de mettre dehors son invité sans plus de cérémonie. Il avait redéposé son verre si brusquement que son contenu se répandit sur sa main et sur la nappe maculée. Alertée par l’exclamation bruyante de son maître, la domestique pointa de nouveau le bout de son nez afin de servir la suite du repas.

— Je ne suis pas en train d’insinuer que la mort de votre femme sert votre carrière. Mais je tiens à mettre les choses au point : je ne suis pas ici pour faciliter votre ascension politique et encore moins fermer les yeux sur une vérité qui pourrait vous faire de l’ombre. En revanche, j’aime la discrétion tout autant que vous. Mon but n’est pas de claironner le nom du coupable à tout va. Je veux avant toute chose qu’il n’y ait plus de victimes.

Les paroles de l’enquêteur semblèrent apaiser légèrement Charles bien que sa mâchoire restât crispée et ses épaules tendues. Il inspira profondément et goûta le plat fumant qui venait d’être servi. Au coup d’œil qu’il lançait à sa domestique, il attend ait de toute évidence qu’elle sortît pour poursuivre. Quand ce fut fait, il reposa fourchette et couteau sur le bord de son assiette et s’adossa à son siège. Cette fois, il posa un regard franc et incisif sur son invité qui lui rendit la pareille.

— J’ai mené ma petite enquête sur vous, lâcha-t-il avec un demi sourire qui montrait sa volonté de reprendre la main. Comme vous êtes censé être envoyé par Maître Beaumont, j’ai pris la peine de le contacter pour avoir quelques informations sur vous.

Gabriel n’eut aucun mal à rester impassible. En tant que membre de la Confrérie, même s’il n’avait jamais eu affaire avec lui, le frère aîné de Grégoire ne pouvait ignorer son nom et son devoir était de protéger son identité.

— Maître Beaumont m’a confirmé qu’il faisait appel à vous dans certaines affaires délicates.

Voltz ne confirma ni ne commenta cette affirmation. Rien ne prouvait que Le Kerdaniel n’était pas en train d’éprouver sa sincérité en prêchant le faux pour savoir le vrai.

— Je peux vous aider et c’est tout ce qui devrait vous importer parce que, comme vous l’avez dit vous-même, les rumeurs courent vite. Vous avez admirablement manœuvré pour que ces morts ne soient pas ébruitées et que les journaux ne se soient pas saisis de cette histoire. Mais vous ne pourrez pas mettre ces attaques sur le dos d’une meute de loups éternellement.

Gabriel aussi savait jouer à ce jeu-là. Il n’avait absolument aucune preuve qui confirmait l’intervention du maire dans le silence qui entourait quatre meurtres d’une rare sauvagerie, mais connaissant mieux maintenant l’individu c’était plus que probable. Ce dernier, touché dans son intégrité, s’apprêtait à répliquer lorsque le vacarme assourdissant des chiens s’amplifia de plus belle. Ce n’étaient plus des jappements de meute excitée, mais des aboiements affolés qui alertèrent tous les habitants de la maison. La domestique, suivie de près par une jeune fille frêle et pâle comme un fantôme, coururent dans le vestibule. Quand la porte d’entrée s’ouvrit à toute volée, Charles se leva d’un bond. Le jeune palefrenier, qui avait scellé leurs cheveux deux jours plus tôt, déboula à bout de souffle, les bottes crottées de boue sur le tapis de soie de l’entrée.

— Monsieur, venez vite…, haleta-t-il. C’est… Joseph…

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

 

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About Elora (331 Articles)
Scribouillarde compulsive et blogueuse littéraire sur Songe d'une nuit d'été, j'aime autant écrire que découvrir des récits de tout genre. "Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse" comme on dit. J'ai un faible également pour les séries télé, le cinéma et je suis persuadée qu'un jour les chats gouverneront le monde.

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