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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #22

que ceux qui

CHAPITRE 22

Rien.

Gabriel n’avait trouvé aucune trace de la présence de la bête dans les bois à la sortie du village. Pas la moindre empreinte dans le bourbier laissé par le temps humide, pas une seule touffe de poils ou Dieu ce qui pouvait recouvrir la bête. L’après-midi était déjà bien entamée lorsqu’il décida de renoncer à ces vaines recherches qui l’avaient considérablement éloigné du village. Du chemin qui serpentait à l’orée des bois et qui surplombait légèrement le hameau, Gabriel avait une vue dégagée sur les toits de chaume d’où s’échappaient les volutes de fumée des cheminées. Il laissa errer son regard jusqu’à la plage. A cette heure, la marée était si basse que la mer avait complètement quitté la baie et laissé un lit d’algues verdâtres peu engageant. Il chercha sur les surplombs irréguliers l’étrange maison de pierre d’Annwenn. Elle se distinguait à peine entre deux masses rocheuses polies par le temps. Seule une fumée abondante qui dansait au dessus du conduit de cheminée permettait de la repérer et surtout d’indiquer que la guérisseuse devait s’y trouver à cette heure.

Gabriel avait repoussé autant qu’il le put cette nouvelle rencontre. Mais les effets de l’alcool s’étant dissipé et la nuit tombant à une vitesse inouïe à cette période de l’année, il n’avait plus aucune excuse. « Changer de tactique » lui avait recommandé le prêtre. Facile à dire. Faire des ronds de jambe et des actes de contrition pour obtenir des informations n’était pas dans ses habitudes. C’était même une sacrée perte de temps. Non, lui, préférait rentrer tout de suite dans le vif du sujet, pousser d’emblée les gens dans leurs retranchements. Cela leur évitait de réfléchir à un quelconque mensonge, de laisser le temps de se cacher derrière un masque. Cela dit, jusque là, Annwenn n’avait jamais pris cette peine. Peu de réponses claires à ses questions, il était vrai, mais pas de faux-semblants non plus. En accélérant le pas en direction de la petite masure, Gabriel se fit la réflexion que, tout compte fait, si la guérisseuse l’horripilait autant c’était sans doute parce que son mode de fonctionnement ressemblait beaucoup au sien.

Contre toute attente, cette constatation le fit sourire. Sourire qui s’effaça dès que ses doutes à son sujet resurgirent. Étrange paradoxe que cette femme. D’un côté, il avait envie de croire qu’elle n’était qu’une guérisseuse victime des rumeurs comme beaucoup de ses semblables. Son caractère prudent serait alors complètement justifié. On ne brûlait plus les femmes possédant ses connaissances de nos jours, mais bon nombre finissaient au cachot pour pratiques illégales de la médecine lorsqu’elles avaient de la chance, ou lynchées par leurs détracteurs dans le pire des cas. Mais d’un autre côté, son instinct ne le trompait que rarement. Elle cachait bien plus et, si elle n’était pas impliquée dans cette affaire, elle savait certainement quelque chose.

Fort de cette conviction, Gabriel arriva à sa porte en un temps record après avoir passé une partie de la journée à repousser ce moment. Il inspira profondément l’air vivifiant du large, épousseta les manches de son manteau et s’apprêtait à frapper le battant du pommeau de sa canne lorsque ce dernier s’ouvrit en grand. Annwenn l’accueillit, une main sur la hanche, l’autre tenant la porte, un vague sourire ironique erra un bref instant sur ses lèvres pleines avant de s’évanouir.

— Je me demandais quand vous alliez revenir pour me casser les pieds.

Pris au dépourvu, Gabriel la dévisagea les sourcils froncés. Ou elle avait l’ouïe fine ou il était plus prévisible qu’il ne le croyait.

— Entrez, lâcha-t-elle en lui tournant aussitôt le dos pour vaquer à ses occupations.

Cela relevait plus de l’ordre que de l’invitation. Gabriel fronça le nez, mais lui emboîta malgré tout le pas. Il referma doucement la porte derrière lui et resta sur son seuil un moment, assailli par la myriade de senteurs disparates qui flottaient dans l’air. Celle d’un ragoût tout d’abord, mijotant dans l’âtre et qu’Annwenn, penchée sur la marmite, mélangeait avec lenteur ; celles des plantes répandues sur la table et d’autres qu’il ne parvenait pas à déterminer.

— Je suis venu m’excuser pour la manière dont je vous ai parlé cette nuit. J’étais inquiet pour Rose, mais je n’aurais pas dû vous manquer de respect.

Voilà, comme ça, c’était fait. Une petite dose de pseudo sincérité pour briser la glace devrait suffire à calmer le jeu. Après tout, les femmes sont toujours sensibles aux hommes qui s’inquiètent pour les enfants, non ?

— Foutaises… Vous n’êtes absolument pas désolé.

Bien… apparemment, non…

— En revanche, je veux bien croire que vous avez à cœur la santé de cette jeune fille, compléta-t-elle en se redressant.

Elle posa sans se presser la cuillère en bois qu’elle tenait sur le manteau de la cheminée, s’essuya les mains sur son tablier et dénia enfin se tourner vers son invité à la fois dépité et amusé par la situation. La guérisseuse était définitivement un adversaire de taille. Elle le toisa, les mains sur les hanches, le menton haut et poitrine bombée dans une attitude de défi que Gabriel se sentait d’humeur à relever.

— D’accord… Je ne suis pas du tout désolé. Votre attitude m’agace prodigieusement même si j’avoue que je commence à trouver nos petits échanges très piquants, stimulants et, je dirais même, excitants.

Une fugace expression de surprise fit cligner les paupières de la jeune femme. Ses bras vinrent se croiser sur sa poitrine et un sourire angélique illumina alors contre toute attente son visage d’ordinaire fermé.

— Rassurez-moi, monsieur Voltz, vous ne comptez pas me servir un numéro de séduction pour obtenir les informations que vous voulez me soutirer, n’est-ce pas ? Ce serait une véritable insulte à mon intelligence et je me verrais dans l’obligation de vous jeter dehors sans sommation.

Elle souriait toujours comme si ses mots n’étaient qu’une boutade peu sérieuse. Pourtant, Gabriel la savait tout à fait prête à le faire. Il éclata d’un rire franc et posa sa canne en travers sur la table devant lui. Un geste de paix en somme même s’il n’avait nullement l’intention de se servir de l’arme qu’elle cachait. Annwenn le prit comme tel et l’invita à s’asseoir pour la première fois. Elle prit place face à lui et repoussa les herbes qui étaient étalées devant elle dans le coin opposé de la table.

— Dites-moi au moins pourquoi une jeune femme de votre condition se retrouve à habiter un endroit aussi peu… – il jeta un coup d’œil circulaire sur le modeste intérieur avant de poursuivre – accueillant.

Car si Gabriel avait bien une certitude la concernant, c’était bien celle-là. Tout dans sa manière d’être et de s’exprimer trahissait ses origines sociales.

— Je n’étais pas faite pour le carcan trop rigide de la bonne bourgeoisie rennaise. Quand j’ai eu 18 ans, mon banquier de père m’a donné le choix entre un mariage arrangé avec un de fortunés clients ou le couvent. J’ai choisi la fuite.

— Et vos connaissances sur les plantes ? continua-t-il, encouragé par sa réponse spontanée.

— Je me suis retrouvée sans le sous et à la rue. Comme je ne voulais pas que mon père ou mes frères me retrouvent, j’ai quitté Rennes. Mais on ne quitte pas un foyer confortable pour l’errance sans conséquence. Dès les premiers froids, je suis tombée malade. J’avais réussi à obtenir une place de domestique dans une auberge près de Morlaix. Mes employeurs m’ont fichue dehors. Je serais morte à l’heure qu’il est si une âme charitable ne m’avait pas trouvée effondrée dans une ruelle et conduite chez une vieille guérisseuse. Elle m’a soignée et nous avons immédiatement sympathisé. C’est elle qui m’a tout appris.

Elle s’interrompit un instant et sembla hésitante sur ce qu’elle pouvait encore révéler.

— Uria avait des dons… disons particuliers.

— C’est-à-dire ?

— Vous allez trouver cela absurde…, se reprit-elle en chassant sa phrase d’un revers de main.

— Je vous rappelle qu’il y a quelques heures nous parlions « loup-garou » au chevet de l’une de ses victimes. Je ne crois pas que le terme « absurde » convienne désormais. Entendons-nous bien, Annwenn, nous savons très bien vous et moi que ce qui rôde aux abords de ce village n’a rien de naturel. Ce que je ne sais pas en revanche, c’est à quoi nous avons à faire exactement et pour le moment je ne vous ai pas exclue de la liste des suspects…

— Je n’ai rien à voir avec ses meurtres ! s’insurgea-t-elle.

— Alors dites-moi ce que vous savez avant qu’il y ait une autre victime !

— Vous voulez savoir pourquoi je me montre aussi méfiante ? Très bien, commença-t-elle d’un ton tranchant. Uria était une personne merveilleuse. Elle soignait les humains avec ses plantes, mais n’en avait nullement besoin lorsqu’il s’agissait d’animaux. Il lui suffisait d’apposer ses mains pour atténuer le mal dont souffrait n’importe quelle bête. Elle ne m’a jamais expliqué d’où lui venait ce don. Elle voulait me préserver de cette partie d’elle. Mais, moi, je voulais comprendre, savoir s’il y avait d’autres êtres comme elle. Alors une nuit quand un homme est venu la voir et j’ai écouté leur conversation à leur insu. C’était un lycan qui habitait le village. Grâce à une mixture mise au point par Uria, il parvenait à maîtriser ses transformations et à vivre normalement. Ce n’était qu’un pauvre bougre qui ne faisait de mal à personne. Chaque mois à la pleine lune, il venait la voir pour empêcher sa métamorphose ou du moins en atténuer les effets et le rendre inoffensif. J’ai gardé farouchement le secret. Mais un jour, la rumeur a commencé à courir et a attiré un monstre bien plus dangereux que ce pauvre paysan maudit. Un groupe d’hommes encapuchonnés de noir a fait irruption chez Uria. Je venais juste de la quitter quand ils ont forcé sa porte et l’on fait sortir dans la cour de sa ferme. Elle était âgée, elle s’est effondrée au sol et ils l’ont… – Annwenn reprit difficilement sa respiration-… immolée. J’étais cachée dans les fourrés. Je n’ai rien pu faire contre ces hommes… Ils ont tué également le lycan… Je ne sais pas qui ils sont, mais une chose est certaine : je ne veux pas les voir débarquer ici et être mêlée à tout cela !

Elle s’interrompit, incapable de poursuivre. Elle s’efforçait de garder une attitude digne et de refouler les larmes qui faisaient briller ses yeux sombres. Gabriel, tendu comme un arc, tâchait de rester impassible, tout en maudissant cette maudite Confrérie qui n’hésitait pas à sacrifier des hommes et des femmes sans faire la moindre distinction. Beaucoup d’Egarés n’étaient que des victimes, subissaient leur condition en s’accrochant désespérément à leur part d’humanité. C’étaient sur ceux-là que se jetaient sans remord les hommes de Varga. Les autres, les plus violents et les plus imprévisibles étaient pour lui.

— Je comprends…, lui assura-t-il le plus sincèrement du monde. Mais la chose qui s’en prend aux villageois n’a rien d’un pauvre bougre de paysan. Elle suit un but bien précis. Je dois comprendre ce qui relie toutes ses victimes. Dites-moi ce que vous savez.

Troublée, Annwenn se mordit la lèvre inférieure et fuit le regard insistant de l’immortel.

— Julien Le Kerdaniel et vous étiez amants ? mit-il les pieds dans le plat.

Après un temps qui parut interminable à Gabriel, elle opina doucement de la tête.

— Il sortait de chez moi lorsqu’il s’est fait attaquer, murmura-t-elle d’une voix incertaine.

— Vous pouvez me retracer les événements de cette soirée ?

— Il est arrivé vers dix-huit heures. Nous n’avions pas prévu de nous voir ce jour-là. Personne ne devait être au courant pour nous. Les choses étaient suffisamment compliquées comme ça avec les accusations que Leguern avait lancées sur moi, les rumeurs et la position de son père… Quoi qu’il en soit, nous faisions toujours très attention lors de nos rencontres. Julien ne venait que tard dans la nuit ou alors nous nous retrouvions à l’extérieur du village. C’est pourquoi, j’ai été très surprise de le voir devant ma porte à une heure où n’importe qui pouvait le voir. C’était un homme très calme et posé, mais ce soir-là il ne tenait pas en place. Il venait de se disputer avec son père au sujet de Marie.

— Marie ? Marie Maubert, la première victime ?

Annwenn acquiesça et inspira profondément. Visiblement, son témoignage lui coutait.

— Julien venait de découvrir que Marie faisait chanter son père.

Piqué par la curiosité, Gabriel s’accouda à la table, les mains croisées devant lui.

— A quel sujet ?

— Jeanne Courtois. Marie travaillait depuis peu pour les Le Kerdaniel. Elle croulait sous les dettes laissées par son mari. Quand elle a découvert, que notre très honorable maire entretenait une relation avec une femme mariée – femme d’un ami à lui qui plus est- elle a sauté sur l’occasion. Charles ne peut pas se permettre qu’un tel scandale entache sa réputation à quelques mois de la nomination du futur préfet de la région sur laquelle il lorgne.

— Vous m’en direz tant…

Un sourire caustique releva le coin de ses lèvres.

— Charles Le Kerdaniel est une belle ordure, mais rien ne prouve qu’il ait tué Marie, enchaîna Annwenn.

— « Tuer » peut-être pas, mais « fait tuer », c’est tout à fait possible. Ce n’est pas comme s’il avait un ancien légionnaire pas très engageant à son service.

— Il n’aurait pas été jusqu’à assassiner son propre fils ! Et puis, j’ai vu le corps de Julien…

De nouveau submergée par l’émotion, Annwenn baissa la tête. Ce mouvement fit tomber sur son front quelques mèches blondes échappées de son chignon.

— Les blessures de votre jeune amie sont de simples égratignures à côté. Il était méconnaissable… Ce n’est pas un humain ni un simple animal qui a pu faire ça. Les Kerdaniel vivent ici depuis des décennies et il n’y a jamais eu d’attaques de ce genre. Charles ne peut pas être un lycan ou une de ces créatures.

— Pourquoi pas ? Vous venez, il y a quelques minutes, de me dire qu’Uria avait mis au point une sorte d’antidote contre les transformations. Qui vous dit que Le Kerdaniel n’en a pas sous la main non plus ? D’autant qu’à un kilomètre de chez lui se trouve une herboriste qui cache de l’aconit dans ses étagères. Aconit qui, à mon avis, doit faire partie de la liste des ingrédients…

— Vous n’allez pas recommencer ! s’énerva Annwenn en tapant du poing sur la table. Pourquoi je vous raconterai tout ça si j’étais de mèche avec Le Kerdaniel ?

— Pour vous couvrir, parce que vous vous sentez coupable… Les raisons ne manquent pas…

— Je vous en collerai, moi, de la culpabilité !

D’un geste rapide, elle s’empara de la canne posée entre eux. Avant que Gabriel n’ait pu réagir, il se trouva nez à nez avec la lame qu’elle venait de dégainer avec dextérité.

— Vous êtes trop rapide pour être honnête, Annwenn, constata-t-il en louchant sur la pointe qui le menaçait.

Elle imita son mouvement lorsque, doucement, il se remit debout.

— Pour la dernière fois, monsieur Voltz : je n’ai rien à voir avec ces meurtres !

Elle ponctua chacun de ces derniers mots avec agacement et lâcha tout d’un coup la lame qui retomba en un bruit sourd sur la table. La canne qui lui servait de fourreau la rejoignit aussitôt. La guérisseuse et l’immortel s’affrontèrent un long moment du regard. Gabriel était partagé entre l’envie de la croire et son scepticisme naturel. Aucun des deux ne semblait vouloir rompre le silence pesant qui venait de s’abattre entre eux ni même ce contact visuel qui commençait à mettre Annwenn mal à l’aise.

Mais soudain, Gabriel la vit tressaillir et son regard se fixer sur la porte derrière lui. Il eut à peine le temps de se retourner que cette dernière vola en éclat.

 

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

 

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About Elora (331 Articles)
Scribouillarde compulsive et blogueuse littéraire sur Songe d'une nuit d'été, j'aime autant écrire que découvrir des récits de tout genre. "Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse" comme on dit. J'ai un faible également pour les séries télé, le cinéma et je suis persuadée qu'un jour les chats gouverneront le monde.

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