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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #14

 

chapitre-14

 

— Vous en faites une tête ! Cela s’est mal passé avec Rose ?

Grégoire avait haussé la voix pour se faire entendre malgré le fracas des vagues qui venaient s’écraser sur la grève.  Chacune d’elle faisait rouler les pierres polies par leurs assauts en un vacarme qui laissait penser que le sol pouvait à tout moment se dérober sous leurs pieds. Gabriel éluda tout simplement la question stupide du prêtre. Qu’imaginait-il ? Qu’elle avait sauté de joie à l’idée d’être enfermée jusqu’à sa majorité ? Il la connaissait bien mal pour s’imaginer une seule seconde que les choses allaient se dérouler en douceur et qu’elle allait obtempérer sans rechigner. L’immortel réajusta le col de son manteau et se renfrogna. Le temps glacial et les rafales qui balayaient le littoral n’étaient vraiment pas propices à une balade. Mais l’après-midi était déjà bien entamée et le manoir des Le Kerdaniel se situait bien à une demi-lieue du village. Ils n’avaient d’autre choix que de prendre la route le plus rapidement possible afin de ne pas être surpris par la nuit. Depuis le chemin qui bordait le rivage rocheux, on voyait les toits pointus des tours qui ornaient trois des coins de l’imposante demeure. Ses pierres grises se détachaient à peine sur l’horizon chargé de nuages menaçants.

— Parlez-moi davantage de Charles Le Kerdaniel, changea-t-il de sujet.

— C’est un homme assez secret qui n’aime pas qu’on s’approche de trop près de sa famille qui s’est malheureusement réduite comme peau de chagrin. Il a perdu sa seconde femme l’été dernier. Il ne lui reste plus qu’une fille de son premier mariage, Agathe, qui a à peu près l’âge de Rose. Il est maire depuis quatre ans, mais ses ambitions le font lorgner vers d’autres titres politiques plus prestigieux.

— Sa femme est morte de quelle manière ?

— Je ne l’ai vu qu’à de rares occasions. Constance ne sortait jamais du manoir. Même si on n’évoque qu’à demi-mot cette pauvre femme, j’ai compris qu’elle souffrait de quelque désordre mental. Elle a mis fin à ses jours en sautant du haut de la falaise, un soir de tempête – Grégoire pointa du doigt le promontoire qui surplombait la mer à une centaine de mètres du manoir, puis fit disparaître ses mains dans le manchon de son manteau large. La petite Agathe en a été très affectée. C’est une jeune fille aux antipodes de votre protégée : mutique et repliée sur elle-même. Les quelques rares précepteurs auxquels a fait appel son père ont vite renoncé à la sortir de son monde. Les événements récents ne l’y ont pas aidé.

— Une famille de boute-en-train en somme, conclut Gabriel de manière beaucoup trop sarcastique au goût du prêtre.

— Vous pourriez au moins faire l’effort de compatir un minimum.

— Faire semblant n’est pas dans mes habitudes, mon père. De plus, s’il y a bien quelque chose que j’ai appris ces derniers siècles, c’est de me méfier des apparences trompeuses. Les pires démons se cachent souvent derrière des gueules d’ange à qui un prêtre trop compatissant donnerait le Bon Dieu sans confession.

— A l’inverse, une famille que tout accable n’est pas nécessairement coupable, mais peut très bien être victime.

— J’en conviens. Contrairement, à ce que vous semblez penser, je ne suis ni impulsif ni irresponsable. Je sais ce que j’ai à faire et comment le faire. Je vous prierai donc de ne pas intervenir même si mes propos et mon attitude heurtent votre cul béni de cureton à la morale bien polie.

Une vague plus violente projetée sur les rochers couvrit ce qui, aux oreilles de l’immortel, aurait ressemblé à une réplique bien sentie et pas vraiment catholique de la part du prêtre. Gabriel feignit de ne rien avoir entendu et réprima un sourire. Ce prêtre lui plaisait bien même s’il se posait encore beaucoup de questions à son sujet. Ce jeune homme séduisant n’avait rien du profil de l’emploi. Trop bon vivant et bagarreur pour se satisfaire du carcan de l’église.

— Qu’avez-vous fait d’épouvantable pour être contraint de rentrer dans les ordres ? lui demanda-t-il comme ils pénétraient dans un boyau étroit formé par les rochers.

— Je viens d’une famille conservatrice et d’une fratrie de trois frères. Le premier a hérité de mon père à sa mort et d’une place au sein de la Confrérie ; le second s’est voué corps et âme à l’armée et, moi, le plus jeune, fatalement destiné à une vie ecclésiastique.

— Vous n’avez jamais songé à quitter cette existence maintenant que votre père n’est plus ?

— Bien sûr, mais quoi faire de cette autre vie ? Pour le moment, j’apprécie mon travail auprès de ces villageois et je préfère vivre le moment présent. Mais vous ? La Sainte-Vehme vous effraie-t-elle à ce point pour que vous continuiez à lui servir de main armée ?

— Je n’ai pas l’intention de vivre éternellement sur le qui-vive à me demander quand ils me tomberont dessus. J’agis par pur pragmatisme pas par conviction.

Grégoire s’arrêta soudainement au milieu du sentier protégé de part et d’autre par les rochers. Là, à l’abri des assauts du vent, ils avaient tout juste assez de place pour se faire face. Ils n’avaient plus besoin de hausser la voix pour s’entendre.

— C’est la seule raison, vous êtes sûr ?

Le poing de Gabriel serra le pommeau de sa canne. Maudit prêtre trop perspicace !

— Je cherche des réponses, mon père et, tant que je ne les ai pas trouvées, je préfère rester auprès de ceux qui sont les plus aptes à me les fournir.

— Vous parlez de votre immortalité ?

— J’ai laissé une adolescente furieuse, enfermée dans une chambre. Si vous le voulez bien, nous aurons ce genre de conversation plus tard. Il fera bientôt nuit et je préfère ne pas me balader dehors avec un prêtre fouineur, éluda Gabriel.

Il reprit sa route d’un pas suffisamment rapide pour distancer quelque peu ce curé trop curieux qui mettait toujours le doigt là où cela faisait mal. Grégoire, embarrassé par sa robe ecclésiastique battue par le vent peina à  suivre le rythme effréné que lui imposa l’immortel. Mais au moins, maintenant, il était convaincu d’avoir cerné les motivations de l’énergumène. Ni l’un ni l’autre ne rentrait dans le moule rigide de la Sainte-Vehme. Si lui avait fait le choix de partir, Gabriel devait bien avoir une raison plus profonde que la tranquillité relative que  lui offrait son engagement dans l’Ordre pour rester. A sa connaissance, l’influence de ce dernier ne s’étendait qu’à l’Europe et le monde était vaste pour un homme sans attache. Rien à première vue ne l’empêchait de partir.

Au rythme imposé par Gabriel, ils parvinrent rapidement aux abords de la demeure. De près, elle était encore moins engageante qu’un cimetière enveloppé de brouillard par une nuit sans lune. Outre la maison, haute de trois étages et de combles sans doute habités par les domestiques, quelques dépendances plus récentes formaient la limite d’une cour rocailleuse ou rien ne pouvait décemment pousser hormis quelques bruyères tenaces. Leur arrivée fut saluée par un concert d’aboiements provenant de l’un des hangars à la toiture de chaume. Enfermée dans des cages qui occupaient la totalité de l’espace, une meute de braques allemands à poil court s’excitait derrière les grilles.

— Le maire est un amateur de chasse ? s’enquit-il auprès d’un Grégoire encore essoufflé par leur marche rapide.

Celui-ci se contenta d’acquiescer. Son attention venait d’être accaparée par la porte d’entrée qui s’ouvrit à cause de l’alarme des chiens. Dans l’encadrement apparut une silhouette masculine peu avenante qui s’avança sur le perron surélevé. Vêtu d’une veste et d’un pantalon de lin grossier, d’un béret sur des cheveux grisonnants mal coupés, il y avait peu de chance pour s’agisse du maître des lieux.

— Joseph ! Je vous souhaite le bonjour ! s’exclama Grégoire en allant à sa rencontre.

Son enthousiasme, bien que feint, était loin d’être communicatif. L’homme planté en plein courant d’air ne bougea pas d’un poil tandis que l’ecclésiastique gravissait les quelques marches pour le rejoindre. Gabriel s’approcha lentement sans quitter l’individu des yeux. Malgré son couvre-chef qui recouvrait son regard sombre, on distinguait très nettement une large cicatrice qui lui barrait la joue droite. Ce détail attira son attention. Rose avait parlé d’un balafré qu’elle avait trouvé étrange. Il s’en voulut soudain de ne pas avoir été plus attentif aux propos de la jeune fille. Incapable de se souvenir de ce qu’elle lui avait dit à son sujet, Gabriel rejoignit le bas du perron avec l’étrange sensation d’être observé. Étant donné que l’homme écoutait les interminables justifications de Grégoire sur leur présence, il leva les yeux sur la façade austère qui les surplombait. Le manque de lumière et l’étroitesse des fenêtres ne lui permettaient pas de distinguer quoi que ce fût à l’intérieur. Mais peut-être n’était-ce que le fruit de son imagination. L’endroit se prêtait furieusement à ce genre de fantasme. Après avoir écouté en silence le prêtre sans l’interrompre, Joseph annonça :

— Monsieur Le Kerdaniel n’est pas rentré.

— Vous savez à quelle heure il sera de retour ? Nous pouvons peut-être l’attendre ? Il est très important que nous nous entretenions avec lui. C’est au sujet de Marie, précisa Grégoire devant l’imperturbable Cerbère qui s’apprêtait à les flanquer hors de la propriété.

Le prénom de la première victime adoucit l’espace un très bref instant la physionomie austère. Ce fut presque imperceptible, mais cela n’échappa pas à Gabriel. Marie Maubert avait travaillé là pendant quelques mois avant de mourir. La jeune veuve avait peut-être touché le quinquagénaire bourru dont la fonction intriguait Gabriel. En tout cas, l’astucieux Grégoire avait certainement eu vent de ce lien, quel qu’il fût, puisque Joseph s’écarta pour les laisser entrer.

— Vous pouvez l’attendre dans le petit salon, mais j’vous préviens, j’sais pas à quelle heure il rentre. Il est parti pour Morlaix.

La nouvelle fit grimacer Gabriel. D’une part parce que l’endroit qu’ils venaient d’investir était un tombeau pour proies empaillées, froid et sans lumière et d’autre part parce que la perspective de laisser Rose sans surveillance pendant des heures après la scène qu’ils avaient eues ne l’enchantait pas du tout. Dépité, il était sur le point de prendre congé et de reporter sa visite quand les aboiements des chiens reprirent de plus belle.

~*~

Assise sur le bord du lit, Rose était restée prostrée bien longtemps après le départ de Gabriel. En une seconde, toutes ses certitudes s’étaient effondrées comme un château de cartes. Comment avait-elle pu se leurrer à ce point sur cet homme en qui elle avait reporté toute sa confiance ? Furieuse contre sa naïveté, Rose balaya d’un revers de manche rageur les larmes qui sillonnaient ses joues et se remit promptement sur ses pieds. S’il croyait pouvoir décider pour elle de son avenir, cet idiot arrogant de pervers d’immortel se mettait le doigt dans l’œil ! Déterminée à lui donner une bonne leçon, la jeune fille balaya la pièce du regard à la recherche d’une vengeance à sa portée avant de trouver un moyen de sortir de là avant son retour. L’idée s’imposa d’elle-même compte tenu du peu d’éléments à sa portée. Son regard se posa alternativement sur le sac de voyage de l’immortel, puis sur le poêle. La chaleur qu’il dégageait était presque une plaisanterie. Rose allait rectifier cette anomalie. Elle ouvrit la plaque de fonte à l’aide d’un levier lourd prévu pour cet usage et entonna une chanson paillarde entendue mainte fois dans l’auberge familiale et qui faisait mention de « Parigot à la tête de con fendant la campagne le cul à l’air ». L’air était approprié à la situation. Pantalons, redingotes et chemises envoyés ad patres, il lui restait le point le plus épineux à résoudre.

L’unique petite fenêtre de la chambre donnait sur une ruelle à l’arrière de l’auberge si étroite qu’en tendant le bras Rose pouvait presque toucher le toit de chaume de la maison d’en face. La nuit allait tomber rapidement. Tout au long de la journée, le ciel grisâtre avait laissé peu de place à la lumière du jour. Le clocher de l’église avait sonné dix-sept heures tandis qu’elle regardait bruler les liquettes de son ancien protecteur. Elle n’avait plus une minute à perdre. Néanmoins, si la ruelle était discrète pour une escapade, il n’en demeurait pas moins que la chambre était à l’étage et qu’il était hors de question d’envisager de sauter sans se rompre le cou. Elle appuya le buste sur le rebord de fenêtre pour inspecter la façade. Son visage s’illumina lorsqu’elle aperçut à une cinquantaine de centimètres d’elle, une gouttière en fonte qui descendait du toit de tuiles de l’auberge. Sans plus attendre, elle enfourna dans son sac de voyage ses maigres effets éparpillés, enfila son manteau et enjamba le rebord. Son bagage fit un bruit sourd en s’écrasant trois mètres plus bas sur les pavés humides. Avec une extrême prudence pour ne pas glisser, la jeune fille fluette et agile parvint à s’agripper au métal glacé et à caler ses bottes sur les fixations. Elle pria pour que ces dernières ne cèdent pas sous son poids avant qu’elle puisse trouver un équilibre et commencer sa descendante. Elles craquèrent légèrement, mais ne rompirent pas. Sa prise assurée elle se laissa coulisser de deux mètres, puis lâcha la gouttière. Elle glissa sur les pavés et se ramassa le derrière dans les flaques. L’atterrissage fut douloureux, mais il lui en fallait davantage pour entamer sa détermination. Elle ne se laisserait pas enfermer au milieu de bonnes sœurs qui auraient à redire sur tout ce qu’elle dirait ou ferait !

Rose courut à en perdre haleine et sans se retourner jusqu’à la sortie du village. Heureusement, elle ne croisa pas âme qui vive. Le hameau semblait écrasé sous le poids d’un ciel toujours plus menaçant. Aux rafales violentes venaient s’ajouter maintenant les premières gouttes de pluie. Ce ne fut que lorsqu’elle atteignit l’orée du bois qui isolait le village des terres que les premiers doutes s’emparèrent d’elle. Trop impulsive, elle avait oublié quelques détails dans son plan de fuite. Le premier était la distance qui séparait Primel Trégastel de la ville la plus proche et le second s’était abattu dans les sous-bois bien plus vite qu’ailleurs. L’obscurité et un brouillard épais l’avaient enveloppée comme un linceul mortuaire à peine avait-elle fait quelques mètres sur l’unique chemin qui conduisait au village. La veille en l’empruntant au côté de Gabriel, les lieux ne lui avaient pas semblé aussi inhospitaliers. Déjà à bout de souffle, Rose accéléra néanmoins le pas. Une voiture passerait sans aucun doute sur la route principale et pourrait la conduire loin de là, se disait-elle pour se donner du courage. Son sac, qui cognait contre ses jambes, ralentissait son allure et rendait sa course pénible. Elle fut tentée de s’en débarrasser, mais elle n’avait rien d’autre et pas le moindre sou. À l’affût du moindre bruit, Rose scrutait les sous-bois sombres. L’humidité qui planait dans l’air avait levé un brouillard si opaque qu’elle n’y voyait rien à deux mètres. Prise d’un douloureux point de côté, la jeune fille fut contrainte de ralentir le rythme. La buée de sa respiration venait se mêler à la purée de pois qui l’entourait déjà. La panique finit par s’emparer d’elle et un sanglot lui échappa. Peut-être que si elle faisait demi- tour maintenant, il y aurait encore moyen de se faire pardonner l’escapade. Pour les vêtements incinérés, ce serait une autre affaire.

— Foutu immortel ! pesta-t-elle en faisant demi-tour en anticipant la colère prévisible de Gabriel.

Mais soudain, un léger bruit se distingua au milieu du sifflement du vent. Elle crut tout d’abord à un mauvais tour de son imagination. Mais le craquement reprit de plus belle. Quelqu’un ou quelque chose avançait dans les fourrés, écrasant sous son poids les brindilles mortes au sol. Rose ne se perdit plus en conjectures. Elle lâcha son encombrant bagage et réunit ce qui lui restait de force pour se mettre à courir, sans savoir où se cachait la menace qu’elle sentait rôder autour d’elle. Le bruit de sa respiration couvrit tous ceux qui pouvaient l’entourer. Ses muscles, tétanisés par le froid et la peur, commençaient à la lâcher. Elle trébucha sur une racine saillante et s’écorcha la paume des mains. Elle peina à se remettre debout. Alors qu’elle y parvenait en gémissant, un grognement sourd, à quelques mètres d’elle, déchira le silence feutré de la forêt.

 

Voilà, avec ce chapitre se clôt le premier épisode de cette première saison. Tentés par la suite ? 

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About Elora (331 Articles)
Scribouillarde compulsive et blogueuse littéraire sur Songe d'une nuit d'été, j'aime autant écrire que découvrir des récits de tout genre. "Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse" comme on dit. J'ai un faible également pour les séries télé, le cinéma et je suis persuadée qu'un jour les chats gouverneront le monde.

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