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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #13

chapitre-13

 

 

— Vous préférez le confessionnal ? proposa ironiquement Grégoire en se pinçant le nez pour s’assurer que sa cloison nasale n’était pas brisée.

La suggestion ne dérida pas Gabriel.

— Je pensais à quelque chose de moins protocolaire et de plus poétique. Comme par exemple vous noyer dans le bénitier. Malheureusement, votre mort m’attirerait définitivement des problèmes.

Il lui désigna d’un geste les premiers rangs de bancs. Quand ils s’installèrent à bonne distance l’un de l’autre, Gabriel jeta un bref regard vers le crucifié au fond de la nef avant de le reporter vers les fleurs artificielles qui ornaient le pied de l’autel. Le martyre sur sa croix et lui n’étaient plus vraiment amis depuis plusieurs siècles déjà. Gabriel avait cessé d’avoir la foi dès lors qu’on lui avait refusé – Dieu seul savait pourquoi– la possibilité de mourir et qu’il avait vu à l’œuvre certains de ceux qui claironnaient agir en son nom.

— Que vous a-t-elle raconté ? s’enquit-il sans porter attention au visage souillé du prêtre.

— Ce qui s’est passé à Saint-Malo et comment vous l’avez prise sous votre aile ces trois derniers mois. En revanche, ce que je ne m’explique pas, c’est pourquoi. Vous auriez dû la confier à d’autres. Barnabas Varga n’est pas le genre d’homme à se laisser attendrir quand le secret de la Confrérie est menacé.

Gabriel grinça malgré lui des dents. Il était inutile de le lui rappeler : il en avait déjà fait l’amère expérience.

— Vous croyez que je ne le sais pas ? Il y a une dizaine d’années, j’ai été envoyé en Vendée, dans un bourg appelé Angles. Une bête que l’on décrivait comme un ours attaquait les troupeaux et les villageois. La « malebête », comme l’avait surnommée les habitants, était en réalité un Egaré dirigé par un homme, un ermite aux pouvoirs impressionnants. J’ai bien failli y rester cette fois-là. J’ai beau être immortel, il n’en reste pas moins que l’on peut me blesser. Comme s’est très justement interrogée Rose, je n’ai encore jamais testé la décapitation pour m’assurer de mon entière immortalité. La bête était bien plus forte que je ne l’aurais imaginée et sans l’intervention d’un fermier et de son fils, venus détourner l’attention de la créature, je ne serais sans doute plus là aujourd’hui. Après avoir mis la malebête en fuite avec des torches, ils m’ont ramené chez eux. Pierre, le père, était l’heureux chef de famille d’une tribu de sept enfants et l’époux d’une femme formidable. Je n’ai pas pu leur cacher ce que j’étais. Une heure à peine après m’avoir ramené mourant chez eux, mes plaies avaient commencé à cicatriser. C’étaient des gens simples et bons. Malgré la surprise, cela n’a rien changé à leur volonté de m’aider. Après ce qu’ils avaient fait pour moi, il était hors de question d’appliquer les règles de la Confrérie. Je ne pouvais pas exterminer une famille entière qui, j’en étais certain, garderait le silence.

— Mais l’ordre l’a découvert, n’est-ce pas ?

Gabriel acquiesça. A l’évocation de cette famille, son sang grondait jusque dans ses tempes. Aujourd’hui encore, il ne parvenait pas à chasser de son esprit, les images du massacre perpétré par la Sainte-Vehme au nom du Secret. Barnabas Varga n’en avait épargné aucun, pas même les plus jeunes de la fratrie tout juste âgés de six ou sept ans.

— Rose n’a pas arrêté de vous encenser. D’après elle, vous êtes un oiseau pris au piège de la  Confrérie.

Sceptique, l’immortel haussa un sourcil.

— C’est vraiment ce qu’elle a dit.

Un sourire apparut sur la lèvre fendue du prêtre qui en grimaça de douleur. Avant de répondre, il porta le dos de sa main à sa bouche pour s’assurer qu’elle ne saignait plus.

— Disons que c’est de la libre interprétation. Elle a parlé « de drôle d’oiseau volage le cul assis sur un tas de fumier ».

Gabriel émit un ricanement bref. La lueur pleine de tendresse qui illumina sur le moment son regard clair n’échappa pas au prêtre.

— Je ne peux que constater que l’attachement qu’elle vous porte est réciproque.

— Pas de méprise, mon père. Il lui manque quelques années et des arguments bien placés pour réellement m’intéresser.

Grégoire renversa la tête en arrière et soupira.

 — Vous êtes exaspérant… Que comptez-vous faire d’elle maintenant ? Elle risque d’être démasquée à tout moment et vous pouvez compter sur les habitants pour cancaner à tout va que l’enquêteur venu élucider la série de meurtres se promène avec une jeune fille travestie.

— Je sais bien ! s’agaça Gabriel. Cette idée absurde vient d’elle et j’ai été pris de cours. Varga se doute de quelque chose : je ne pouvais pas la laisser seule à Paris.

— Je peux peut-être me renseigner pour savoir si une famille bourgeoise de la région ne chercherait pas une domestique…

— Non !

Le refus catégorique de l’immortel déconcerta le prêtre.

— Je l’ai prise à mon service en attendant de trouver une solution, mais ce n’est pas ce genre de vie que je voudrais pour elle. Je sais que son niveau d’instruction est rudimentaire, mais elle sait lire, elle est maline, comprend et mémorise tout ce que je lui explique. Je voudrais qu’elle bénéficie d’une véritable éducation et non pas qu’elle soit à la botte du premier nanti venu qu’elle enverra probablement promener dès qu’il lui ordonnera quoi que ce soit. Je paierai ce qu’il faut pour cela.

— Le couvent de Bonne-espérance à Morlaix est dirigé par une amie. Malgré le caractère peu conventionnel de la chose, je pourrais peut-être la convaincre d’accueillir Rose.

— Un couvent ? s’esclaffa Gabriel. Vous vous moquez de moi ?

— C’est le dernier endroit où Varga ira la chercher. Sœur Agathe connait l’existence de la Sainte-Vehme et les hait plus sûrement que moi. Elle la protégera : soyez-en sûr. De plus, je ne serai pas loin en cas de problème.

Si l’idée de voir Rose dans un carcan aussi étroit le révulsait quelque peu, Gabriel ne pouvait pas nier que ce dernier argument avait fait mouche.

— Elle n’acceptera jamais, objecta-t-il.

— Tant qu’elle aura le sentiment qu’elle peut rester à vos côtés et que vous accéderez à son désir, il n’y a effectivement aucune chance pour qu’elle accepte. Mettez un terme ferme à tout cela. Vaut mieux qu’elle ait le cœur brisé que les reins ou la tête sous les coups de Varga. Elle aura un toit, recevra une éducation et, à sa majorité, l’opportunité de choisir la voie qu’elle souhaite. Je ne peux pas vous proposer mieux. Je peux envoyer un courrier à sœur Agathe dès aujourd’hui si vous le souhaitez.

Gabriel, les avant-bras posés sur ses genoux, médita un moment sur la proposition du prêtre.  Si tout semblait aussi idéal que le présentait Grégoire, pourquoi ne sautait-il pas de joie à l’idée d’avoir enfin trouver une échappatoire correcte pour sa protégée ?

 — Très bien… Ecrivez au couvent. Je vais tâcher de la convaincre, finit-il pas capituler à contre cœur.

— Parfait… Revenons à notre affaire. Vous avez trouvé quelque chose chez Marie ?

— Oui… La quasi certitude qu’elle n’a pas été surprise à l’extérieur de la maison par une quelconque créature. Il y avait des traces de sang près de la cheminée que l’on a tenté de dissimuler. De plus, la maison a été fouillée.

— Des rodeurs ?

— Peut-être, mais la mise en scène du meurtre n’est pas le fait d’un lycanthrope.

— Il n’y aurait donc rien de surnaturel à la mort de Marie ?

— Je n’ai pas dit cela. Je n’ai pas encore assez d’éléments pour l’affirmer. Tout ce que je sais, c’est qu’on laisse rarement entrer un lycan lorsqu’il se présente à notre porte. Aucune fenêtre ni la porte n’ont été forcées. Je pense que Marie a invité son agresseur à rentrer.

— Est-il possible qu’il se soit présenté avant la tombée de la nuit et que la métamorphose ait eu lieu une fois sur place ?

— La transformation des thérianthropes est longue et douloureuse. Je n’imagine pas cette jeune femme attendre sagement la fin du processus. Elle aurait eu le temps de fuir et on l’aurait retrouvée bien plus loin s’il l’avait rattrapée. Qui s’est occupé d’autopsier le corps ?

— Personne. Le docteur Leguern a simplement constaté la mort et en a conclu à l’attaque de loups.

— Docteur Leguern… la victime suivante… Vous m’avez dit qu’il avait été attaqué en revenant d’un dîner chez Charles Le Kerdaniel ?

Grégoire opina de la tête.

—  Le Kerdaniel qui employait Marie… Il est peut-être temps d’aller rendre une petite visite à votre maire, conclut Gabriel.

— Laissez-moi quelques minutes le temps de me changer : je vous accompagne. La mort de son fils en a fait un misanthrope difficile à approcher. Vaut mieux que vous soyez introduit chez lui par quelqu’un en qui il a confiance. Charles n’est pas un mauvais bougre, mais il a souvent eu tendance à privilégier sa carrière et sa réputation au détriment du reste.

— Très bien. Rejoignez-moi à l’auberge quand vous serez près. Je dois annoncer à Rose qu’elle va bientôt devoir porter un autre type de déguisement pour son plus grand bien. Je me demande si je ne préfèrerais pas que la créature me saute dessus là, tout de suite, en sortant.

Cela allait mal se passer. Forcément.  Avec un fatalisme qui plombait chacun de ses pas, Gabriel traversa au ralenti la petite place de nouveau déserte à cette heure de l’après-midi. La salle de l’auberge, également, s’était vidée de ses clients. En entendant, la porte s’ouvrir, le patron pointa le bout de son nez des cuisines, puis s’avisant de l’identité du visiteur, disparut aussitôt. A l’étage, Rose, assise en tailleur sur le lit, sursauta en entendant la porte de la chambre s’ouvrir. Ce maudit immortel était plus filant qu’une anguille et elle ne l’entendait jamais arriver. Prise en flagrant délit, elle ne chercha même pas à dissimuler le journal du chasseur de la Sainte-Vehme qu’elle avait réussi à dénicher dans le tiroir fermé à clé. A peine surpris par l’indiscrétion de la jeune fille, Gabriel s’assit sur le bord du lit, les sourcils froncés, plus intrigué qu’en colère. Sa main disparut dans la poche de sa redingote et ses doigts frôlèrent immédiatement le métal froid de la petite clé du tiroir.

— Comment as-tu fait  pour l’ouvrir sans ça ? l’interrogea-t-il en la sortant pour la coller sous le nez de l’adolescente.

—  Mon père cachait dans un tiroir l’argent qu’il gagnait aux jeux. C’est maman qui m’a montré comment forcer la serrure sans la clé… en cas de besoin. Papa ne s’est jamais rendu compte de rien.

Elle afficha un sourire triste à cette évocation. Pour ne pas se laisser attendrir, Gabriel baissa le regard sur son carnet, griffonné de nombreuses notes prises à chacune de ses interventions et de croquis plus ou moins élaborés.

— Qu’est-ce que c’est qu’un cocy… – elle reprit le carnet posé sur l’édredon pour déchiffrer le mot – cocatrix ?

— C’est unE cocatrix et c’est une chimère, répondit Gabriel en lui arrachant le journal des mains. Tu ne devrais pas lire ce genre de choses !

— Vous savez quoi ? J’ai bien réfléchi…

— Seigneur… Pourquoi ai-je le pressentiment qu’il n’en est rien sorti de bon ? s’inquiéta Gabriel.

— J’avais raison quand je disais que les gens étaient bien plus bavards devant un gamin sourd. Il y avait un type ce matin, un balafré avec une tête à faire peur, qui a dit que la bête ne partirait que quand elle aurait terminé ce qu’elle a à faire ici. C’est bizarre comme réflexion, non ? Peut-être qu’il sait quelque chose. Ah ! Et puis, la patronne et un autre ont parlé du maire. Il paraît qu’il s’est rendu à Morlaix pour empêcher votre venue. C’est bizarre, ça aussi, non ? S’il n’avait rien à se reprocher, il…

— Rose, ça suffit ! la coupa brusquement Gabriel. Si ta réflexion t’a conduite à la conclusion que l’on pourrait continuer cette mascarade indéfiniment, tu peux tirer un trait dessus !

— Je me suis fait surprendre par le père Anselme, mais ça ne se reproduira pas. Je vais corriger ma façon de faire…

— Non !

Le refus claqua bien trop fort dans l’auberge silencieuse. Excédé, Gabriel abolit la faible distance entre eux et lui saisit sans douceur le menton. Grégoire avait raison : elle ne renoncerait pas s’il ne mettait pas lui-même un terme brutal à cette histoire. Son regard dur s’ancra dans celui inquiet de l’adolescente :

— Je travaille seul ! insista-t-il en appuyant sur ce dernier mot. Il est hors de question que je me trimballe en permanence une gamine insupportable qui met son nez partout et risque de m’apporter une masse de problèmes dont je n’ai aucunement besoin ! Demain, le père Anselme enverra un courrier au couvent de Bonne-espérance à Morlaix pour que tu y sois admise…

— Non ! le coupa à son tour Rose qui, comme piquée par un buisson d’orties, sauta hors du lit. Vous n’avez pas le droit !

Elle aussi parla beaucoup trop fort. Gabriel jeta un coup d’œil inquiet à la porte en espérant que les deux aubergistes étaient bien trop occupés à d’autres commérages en bas qu’à écouter le remue-ménage qui régnait à l’étage.

— J’aurais dû te tuer. Tu es toujours en vie parce que je l’ai décidé. Je pourrais très bien reconsidérer ma décision si tu t’obstines ! souffla-t-il entre ses dents serrées.

— Foutaises !

Obstinée jusqu’à l’insolence, Rose se retint de ne pas lui balancer en pleine figure le premier objet qui lui tomberait sous la main. Pas sûr que cela serve ses intérêts, mais au moins elle aurait ponctué sa colère d’un geste approprié. La lampe à huile sur la table de chevet aurait fait l’affaire si Gabriel n’avait anticipé son geste et n’avait saisi son poignet avant qu’elle ne s’en empare. La patience de l’immortel commençait à faiblir sérieusement. S’il s’attendait à ce genre de réaction, il aurait aimé que sa propre détermination, elle, soit sans faille. Mais il n’en était rien. Difficile de convaincre quand on ne l’est pas soi-même. La seule alternative qui lui vint fut celle du prêtre. Valait mieux briser d’un coup net et tranchant la confiance aveugle qu’elle avait reportée sur lui.

 La gifle claqua et Rose, lâchée au plus mauvais moment, vacilla sur le lit. Eberluée, elle le regarda sans comprendre, une main froide sur sa joue meurtrie qui pulsait sous ses doigts.

— Je ne te demande plus ton avis. Dès que tout sera en ordre, tu partiras pour Morlaix et je ne veux plus jamais te revoir.

Pour Rose, ces derniers mots furent plus rudes que le coup. Sa vision se brouilla et elle ne chercha pas à contenir les larmes qui inondaient sa joue rougie. Cette vision mortifia Gabriel plus surement que n’importe quelle apparition démoniaque. Aussi loin que remontait sa mémoire, c’était la première fois qu’il portait la main sur une femme, hormis sorcières, harpies et autre goule. Comme la veille, il trouva son salut dans la fuite pure et simple en s’assurant qu’elle n’irait nulle part. Il verrouilla la porte de la chambre en priant pour que sa mère ne lui ait pas appris, en plus, à crocheter les serrures plus imposantes.

 

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

 

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About Elora (333 Articles)
Scribouillarde compulsive et blogueuse littéraire sur Songe d'une nuit d'été, j'aime autant écrire que découvrir des récits de tout genre. "Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse" comme on dit. J'ai un faible également pour les séries télé, le cinéma et je suis persuadée qu'un jour les chats gouverneront le monde.

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