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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #12

 

chapitre-12-bis

La ferme de Marie Maubert, la première victime, se situait à un kilomètre environ du centre du village. Gabriel pénétra dans la cour alors que la lumière du jour peinait à percer l’épais brouillard. Malgré les indications précises de Grégoire, il avait eu bien du mal à se repérer dans cette purée de pois qui faussait tous les repères qu’il lui avait donnés. Sans doute aurait-il pu attendre une heure plus avancée, mais, connaissant la sangsue qu’il traînait depuis Paris, il aurait eu toutes les peines du monde à la convaincre de rester avec le père Anselme. C’était préférable : il avait besoin d’avoir l’esprit tranquille et le champ libre pour travailler. D’autant que l’atmosphère délétère qui régnait au village n’allait pas faciliter son enquête. A peine avait-il mis le pied dans la salle de l’auberge que la patronne lui avait sauté dessus pour demander un supplément pour le gamin. Une somme conséquente pour s’occuper du repas du dit-gamin avait suffi à apaiser la harpie, mais il y avait fort à parier qu’ils allaient l’avoir sur le dos pendant tout leur séjour. Sa présence n’était de toute évidence pas souhaitée, ce qui était étrange compte tenu du fait que jusqu’à présent – en dehors de l’enquête vite expédiée des autorités de Morlaix -personne leur était venu en aide pour arrêter les meurtres.

D’après ce que Grégoire lui avait confié avant son départ, Marie Maubert était une jeune veuve de vingt-quatre ans dont le mari avait disparu en mer un an plus tôt selon la version officielle. Au courant de toutes les rumeurs du coin, le prêtre avait entendu une autre version selon laquelle l’homme s’était enfui pour ne pas avoir à s’acquitter des dettes colossales du couple et dont il était en grande partie responsable. Depuis qu’elle était seule, la jeune femme peinait à garder la tête hors de l’eau malgré son travail de cuisinière au manoir des Le Kerdaniel dont on voyait les tours pointues depuis la ferme. En découvrant ce lieu abandonné, dans lequel les villageois ne s’aventuraient pas par peur d’une mauvaise rencontre, Gabriel avait l’étrange sensation que le temps s’était arrêté des décennies plus tôt. Cela ne faisait pourtant que trois mois que la ferme était inhabitée. Les bâtiments, par manque d’entretien, étaient dans un état de délabrement avancé. Des ardoises avaient dévalé la pente des toitures des granges et de la longère principale laissant apparaître des poutres pourries, rongées par l’humidité. Quelques matériels agricoles continuaient de rouiller dans la cour où des broussailles tenaces malgré l’hiver avaient envahi les pieds de mur en granit.

La créature s’était aventurée jusque dans l’enceinte de la ferme pour attaquer Marie Maubert alors qu’elle puisait de l’eau dans le puits que Gabriel distinguait à peine au milieu des ronces entre deux bâtiments. La porte d’entrée de la maison, barrée d’une planche cloutée à l’encadrement – comme tous les volets clos- attira davantage son attention.  Il n’eut pas à faire d’effort pour la dégager. Les huisseries rongées par l’air marin étaient dans un tel état que les clous s’arrachèrent sans mal. Quand il força la serrure, les gonds émirent un triste grincement qui se répercuta dans le silence pesant du lieu. Gabriel resta un instant perplexe sur le seuil. La modeste demeure était dévastée. Dans la pièce principale, les quelques rares meubles étaient renversés au sol comme si une bourrasque de vent avait traversé la maison et tout ravagé sur son passage. Mais surtout, l’odeur nauséabonde qui l’assaillit en ouvrant ce lieu clos depuis des semaines le fit porter sa main gantée à son nez. Il s’avança au milieu du mobilier retourné et de la vaisselle brisées qui crissait sous ses pas. Le contenu d’une marmite échouée sur la cendre de l’âtre s’était déversé aux abords de la cheminée. Un magma brunâtre s’était répandu en une flaque maintenant séchée dont l’aspect était aussi peu engageant que l’odeur.

Gabriel renonça rapidement à trouver quoi que ce fût dans les autres pièces encombrées de meubles en mauvais état et revint dans la pièce principale. Il redressa une chaise et s’avachit sur cette dernière, les bras croisés et les jambes tendues devant lui.

—  Ma chère Marie, j’aimerais bien que vous m’expliquiez deux ou trois choses, commença-t-il à voix haute comme si la défunte hantait encore les lieux.

C’était fort probable, aurait dit Alma, mais Gabriel ne possédait pas ce genre de don. En revanche, il aimait à penser, qu’un jour peut-être, une de ces âmes arrachées trop tôt à la vie et qui rodait encore dans notre monde, lui viendrait en aide s’il prenait la peine de demander gentiment.

— La porte de la maison n’a pas été forcée. Ce qui signifie que vous avez laissé entrer celui qui a fait ça. Ou alors qu’il s’est introduit ici après votre agression. Dans un cas comme dans l’autre, j’imagine très mal un lycanthrope frapper à la porte avant d’entrer ni s’attarder pour mettre à sac une maison après une attaque. Cela ne colle pas au profil de ces bestioles, voyez-vous Marie, continua-t-il en s’accoudant à ses genoux. A moins que l’on soit venu chercher quelque chose après votre décès. Mais dans ce cas, l’autre question que je me pose c’est « quoi »  et « qui » ? Qu’est ce qu’une jeune femme sans le sou comme vous pouvait bien avoir pour attirer ici un voleur quelconque ?

Après de longues minutes de réflexion silencieuse, Gabriel en déduisit qu’il n’avait pas demandé assez gentiment, car aucune réponse ne lui fut apportée. Pas même un souffle de vent qui aurait fait virevolter un indice important jusqu’à ses pieds ni même un faisceau de lumière divin venu éclairer sa lanterne. Parfois, il se disait que les choses étaient vraiment mal fichues. S’il était resté sur terre pour combattre les créatures de tous poils, on aurait au moins pu lui donner les moyens de deviner du premier coup d’œil à quelle espèce il avait à faire et surtout dans quelle enveloppe charnelle ils se dissimulaient. Car c’était bien là le nœud du problème. Quand bien même il parvenait à identifier l’Egaré encore fallait-il trouver l’humain qui se cachait derrière. Ou devant. Tout dépendait que l’on considérait encore certains de ces monstres comme des hommes ou pas. Contrarié de ne rien n’avoir trouvé de réellement probant, Gabriel se leva et arpenta une dernière fois la pièce en soulevant sur son passage les meubles renversés. Dehors, le brouillard se levait peu à peu et une lumière naturelle donna à la pièce un aspect un peu moins lugubre.

 En revanche, un  caprice du temps succédant à un autre, le vent se levait de nouveau. Des bourrasques s’engouffraient par les tuiles disjointes du toit et par le conduit de cheminée en émettant un sifflement lugubre. Ce dernier attira de nouveau l’attention de Gabriel sur la tâche brune. Il s’accroupit en grimaçant pour l’examiner de plus près. Les pierres de granit arrondies qui formaient le socle de l’âtre en étaient recouvertes. Soudain, un minuscule détail le fit s’approcher, la lampe à la main. Bien que sa vision soit plus aguerrie que n’importe quel mortel, il ne pouvait toutefois pas distinguer sans elle ces quelques gouttes de couleur différentes qui n’avaient pas été recouvertes par la mixture gluante. Un sourire retroussa ses lèvres.

— Vous êtes bien aimable, Marie…

~*~

Gabriel fut de retour au village quand les cloches de l’Eglise sonnèrent midi. Satisfait de ses trouvailles de la matinée, il se rendit directement au presbytère afin d’interroger le prêtre sur quelques points qui lui manquaient à éclaircir. Trouvant porte close, il tenta l’église où dès les premières heures du jour il avait trouvé l’ecclésiastique en pleine prière. A la tête que ce dernier avait fait en le voyant entrer, Gabriel était certain qu’il priait pour le salut de son âme pervertie. Cette idée l’amusa. Torturer les idéaux de l’Eglise était toujours un passe-temps des plus jouissifs pour lui. Toutefois, en poussant la petite porte de l’édifice, l’immortel ne se doutait pas une seconde de l’accueil qui lui serait fait. A peine avait-il mis un pied à l’intérieur que le prêtre se leva du banc sur lequel il était assis avec Rose pour venir à sa rencontre à grandes enjambées.

  — Vous n’êtes qu’un sombre idiot doublé d’un inconscient ! lui hurla-t-il dessus alors qu’il n’était encore qu’au milieu de la nef.

Stoïque en apparence, Gabriel jeta un coup d’œil à sa protégée qui, si elle avait pu, se serait tassée sous le banc le temps que l’orage ne passe. Grégoire s’arrêta à mi-chemin.

— Vous pensiez vraiment que ce numéro allait faire illusion très longtemps ?

L’immortel coula regard assassin en direction de l’adolescente.

— En tout cas, j’espérais mieux qu’une douzaine d’heures…

— Que comptez-vous faire d’elle exactement ? s’énerva de plus belle le prêtre.

— Non, mon père : la question est de savoir ce que VOUS comptez faire. Parce que s’il vous vient à l’idée de nous dénoncer, nous allons avoir un sérieux problème vous et moi.

— Si j’ai quitté la Sainte-Vehme, ce n’est pas pour aller leur livrer une enfant et la soumettre à leur pseudo justice ! Par contre, vous, vous mériteriez…

— Quoi, mon père ? hurla soudain Gabriel à en faire trembler la vierge sur son socle et accessoirement Rose sur son siège.

Penaude de causer de tels troubles entre deux hommes qu’elle appréciait, elle se demanda si elle ne devait pas intervenir avant qu’il ne vienne à son maître l’idée saugrenue de coller son poing dans la figure d’un curé au milieu de son église. Comme c’était l’hypothèse la plus probable, quelle ne fut donc pas sa surprise quand le père Grégoire Anselme de Beaumont, prêtre de l’Eglise catholique ouvrit en premier les hostilités. Le premier coup qu’il porta à la figure de l’immortel projeta celui-ci dans les bancs au milieu desquels il s’effondra avant de se remettre promptement sur ses pieds. Lui aussi avait été pris de surprise. Vexé de s’être faire prendre en traitre par cet hypocrite de prêtre qui cachait bien son jeu et une droite redoutable, Gabriel repartit à la charge en dépit du bon sens et de tout respect dû à l’ecclésiastique. La mâchoire de ce dernier, prise pour cible, reçut un aller-retour magistral qui le colla aux dalles de la nef comme une pâte à pain crue sur le billot d’un boulanger. Rose leva les mains et les yeux au ciel pour implorer une aide divine quelconque. Alors que Gabriel empoignait le col de la robe noire pour poursuivre son pétrissage, elle décida de faire entendre sa voix puisque celle du Tout-puissant restait inaudible :

— Cessez ça tout de suite ! Je vous rappelle que vous êtes censés me montrer l’exemple ! Comment un type âgé de trois cents ans et un autre supposé avoir reçu une révélation divine peuvent-ils se conduire comme deux couillons ?

Le reprocha claqua comme une gifle. Mis face à l’absurdité de la situation, Gabriel lâcha prise et Grégoire en profita pour se relever péniblement.

— Je suis morte de trouille et vous ne trouvez rien de mieux que de m’imposer ce genre de spectacle pathétique ! Vous n’êtes que deux… deux… nodocéphales !

Insulte qu’elle avait une fois de plus entendu de son maître, mais dont elle ignorait toujours le sens. Sentant la colère et une furieuse envie de pleurer en même temps monter, elle enfonça son béret sur ses oreilles et fonça vers la sortie, bousculant au passage les deux hommes qui se faisaient face comme deux benêts à court d’arguments.

— Où vas-tu ? l’interpella tout de même Gabriel avant qu’elle ne franchisse la porte.

— Loin de vous deux !

La porte claqua à en faire trembler les pans du portail. Avant de se préoccuper du prêtre, Gabriel jeta un coup d’œil à l’extérieur et suivit la furie jusqu’à ce qu’elle franchisse la porte de l’auberge. Rassuré sur sa « fugue », il se tourna vers son adversaire qui tentait d’arrêter son saignement de nez à l’aide de sa manche de robe. Pas vraiment fier de la tournure des événements et quelque peu humilié de s’être fait remonter les bretelles par une gamine de seize ans, il finit par admettre d’un ton ferme :

— Il faut qu’on parle.

 

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

 

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About Elora (331 Articles)
Scribouillarde compulsive et blogueuse littéraire sur Songe d'une nuit d'été, j'aime autant écrire que découvrir des récits de tout genre. "Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse" comme on dit. J'ai un faible également pour les séries télé, le cinéma et je suis persuadée qu'un jour les chats gouverneront le monde.

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