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Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #7

Bonjour à tous ! Petit chapitre « plantage » de décor pour présenter l’endroit où se déroulera le reste de l’intrigue et un nouveau personnage que j’apprécie particulièrement. Bonne lecture ♥

chapitre-7

CHAPITRE 7

Si les nombreuses heures de train n’avaient pas réussi à épuiser Rose, le trajet en diligence de Brest à Primel Trégastel eut raison de sa résistance. Pourtant, les soubresauts de la voiture auraient pu réveiller un mort. La seule différence notable – et qui jouait cette fois en faveur de Gabriel – était qu’ils n’étaient pas seuls. Deux autres voyageurs partageaient les deux banquettes qui se faisaient face : un couple qui empêcha l’adolescente de satisfaire sa curiosité et de tanner l’immortel avec des questions dont il n’avait pas les réponses. Réduite par la force des choses au silence, elle avait fini par s’endormir, le nez niché dans son manteau. Malgré ce dernier, la jeune fille frissonna dans son réveil. Les températures, déjà peu élevées  dans la journée, avaient drastiquement baissé avec la fin de l’après-midi. Après plus de vingt-quatre heures de voyage, ponctuées d’arrêts plus ou moins longs, Gabriel trépignait d’impatience d’arriver au but, même si une détestable sensation d’oppression ne le quittait plus depuis son départ de Paris. Et ce n’était pas le décor lugubre qui défilait devant ses yeux qui allait arranger les choses.

La campagne du Finistère, mise en sommeil par l’hiver, était chapeautée de sombres nuages poussés par des vents violents qui ralentissaient et faisaient tanguer la diligence. A plusieurs reprises, les chauffeurs avaient dû se résoudre à s’arrêter dans les villages traversés pour laisser passer une averse qui glaçait les os autant que les vitres de la voiture. Au fil des heures, des cristaux de givre s’étaient formés sur leurs rebords. A Plougasnou, village à quelques kilomètres seulement de la pointe, le couple descendit, laissant les deux derniers voyageurs poursuivre leur périple vers un lieu d’autant plus isolé qu’il se situait sur la pointe rocailleuse entre l’anse du Diben et celle de Primel.

Soudain, quelques coups donnés sur le toit firent sursauter Rose. Sortie brutalement de son sommeil, la jeune fille jeta un regard perdu à la recherche des deux autres voyageurs avant de le poser sur le sourire caustique de l’immortel.

— C’est désagréable, hein ? se moqua-t-il.

— Primel Trégastel ! hurla le chauffeur.

Rose jeta un coup d’œil dehors en plissant les paupières pour tenter d’apercevoir le hameau dans l’obscurité croissante. Protégé par une muraille de pins, on en distinguait que quelques rares toits de chaume et la fumée qui s’échappait de leurs cheminées. La diligence s’arrêta brutalement. A peine avaient-ils ouvert la porte et mis un pied sur le marchepied qu’une bourrasque les accueillit et faillit déséquilibrer Rose. Elle se rattrapa de justesse au battant de la porte qui manqua de lui revenir en pleine figure avant de bénéficier d’une aide bien plus stable qui l’attrapa par la taille pour lui faire descendre les deux marches. Gabriel la lâcha aussitôt qu’il vit le chauffeur contourner le véhicule avec leurs bagages. Les gentilshommes, aussi galants soient-ils, ne s’amusaient pas à porter leur valet de chambre pour les faire descendre de voiture. Rose dissimula un sourire tandis qu’elle s’emmitouflait dans son manteau qu’elle remonta sous son nez. Associer « gentilhomme » et « galant » à Voltz était aussi saugrenu que de mettre une tenue de danseuse à bucheron.

Tandis qu’elle découvrait l’endroit dans lequel ils allaient passer les prochaines semaines, Gabriel s’occupa des bagages et donna un large pourboire au chauffeur dont le trajet officiel s’arrêtait à Plougasnou. Pendant ce temps, Rose descendit le chemin de terre qui menait au village pour se mettre à l’abri des pins et des cyprès dont la pousse avait épousé l’axe du vent qui les chahutait en permanence. Tous ses muscles, pris de tremblements incontrôlables, étaient tétanisés par le froid. Les jours prochains s’annonçaient joyeux, pensa Rose. Habituée au climat capricieux de la côte d’Opale, elle aurait malgré tout préféré que la chose qu’ils étaient venus traquer ait la décence de se manifester en plein été.

Gabriel rejoignit rapidement la sauterelle qui sautillait sur place pour se réchauffer. Bien qu’à l’abri du vent, le bosquet n’offrait aucune protection contre les assauts de l’hiver. Il ne manquerait plus que sa nouvelle comparse n’attrape la mort ! L’immortel ôta son manteau et en recouvrit ses frêles épaules.

— Vous n’avez pas froid ? s’enquit-elle en hésitant à accepter une telle attention.

— Si, mais, moi, je ne peux pas tomber malade. Une dernière chose avant que nous entrions dans le village. La créature qui sévit dans le coin a semé ses victimes à quelques mètres seulement des premières habitations. Ne t’éloigne jamais toute seule.

Rose jeta un coup d’œil inquiet autour d’eux, dans les sous-bois dans lesquels la lumière ne pénétrait pas.

— Ne tardons plus, décréta Gabriel en empoignant leurs sacs de voyage.

~*~

— C’est charmant comme endroit, commenta Rose comme ils progressaient sur le chemin bordé d’un côté de quelques masures aux volets clos et de l’autre du cimetière caché derrière de hauts murs.

— Je te rappelle que tu ne dois pas prononcer un seul mot devant qui que ce soit et faire attention de ne pas te trahir en réagissant aux bruits ou aux sollicitations de ceux qui te parleront.

— Je sais, je sais, mais là il n’y a même pas la queue d’un rat mort dans ce trou.

La géographie du hameau était rapidement repérable. Depuis le chemin qui surplombait le village, Rose repéra le clocher de l’église de granit autour de laquelle était regroupée la plupart des maisons. Plus bas, quelques chaumières alignées au bord de la route guidaient le regard vers les plages. La mer déchainée se fracassait contre les rochers abrupts, supplantant les sifflements du vent qui cinglait le visage rougi de la jeune fille. Gabriel marchait rapidement devant elle. Son grand corps était un bouclier très utile pour progresser dans les rues étroites dans lesquelles s’engouffraient les bourrasques. Arrivé sur la place du village, il s’arrêta pour déterminer la direction à prendre. Il hésita un instant entre, probablement, l’unique auberge qui comme toutes les demeures qui entouraient la place, offrait une façade en granit et l’église gothique perchée en haut d’un escalier naturel taillé dans la roche. Comme les volets de l’auberge étaient clos et qu’aucune lumière ne filtrait par les ouvertures au dessus de la porte d’entrée de l’auberge, Gabriel opta pour le presbytère attenant à l’église.

A chaque marche gravie, Rose, les yeux rivés sur le clocher menaçant dont la pointe semblait frôler les nuages, sentit son audace l’abandonner. Tout compte fait, elle aurait peut-être été mieux à Paris, savourant à cette heure les plats gouteux de Madeleine. Quand Gabriel actionna le heurtoir de la porte du presbytère, elle fut tentée de prendre ses jambes à son cou et de dévaler les escaliers irréguliers.

 Après la tête de cadavre de Barnabas Varga, elle s’attendait de nouveau à voir apparaître un prêtre à la mine patibulaire. Qu’elle ne fut pas sa surprise, lorsqu’un homme brun d’une trentaine d’années, à la mine avenante leur ouvrit la porte. Gabriel également marqua un temps d’arrêt. Rose dévisagea à tour de rôle les deux hommes qui se jaugeaient en silence. Si elle n’était pas réduite au silence, elle leur aurait volontiers suggérer de continuer ce petit jeu à l’intérieur. Ses narines venaient de flairer une délicieuse odeur de ragoût et son estomac criait famine.

— Entrez, je vous en prie, finit enfin par dire le prêtre en s’effaçant pour les laisser passer.

Dans le petit vestibule, leur inspection se poursuivit au plus grand agacement de Rose. Contrairement au visage anguleux de Gabriel, celui du père Anselme était d’une finesse presqu’enfantine. Ses yeux aussi bruns que ses cheveux courts trahissaient une vivacité démentie par la robe austère de sa fonction. Un sourire affable se dessina sur ses lèvres fines.

— Je suis navré : je m’entendais  à quelqu’un de plus… âgé. C’est ridicule, je sais.

Se rendant compte de la présence de Rose, l’ecclésiastique se reprit et bafouilla quelques justifications très rationnelles pour rattraper sa bévue.

— Ne vous inquiétez pas. Mon jeune valet est un modèle de discrétion. Ce pauvre garçon n’entend rien et aucun son n’est pas jamais sorti de sa bouche.

Seule Rose perçut la pointe de sarcasme derrière cette présentation. Le prêtre se contenta d’un hochement de tête plein de compassion en cherchant le regard fuyant de Rose qui gardait obstinément la tête baissée.

— Ne restons pas là. Je vous attendais beaucoup plus tôt, mais j’ai un ragoût dont vous me direz des nouvelles ! s’enthousiasma l’homme en ouvrant la marche.

Gabriel abandonna les bagages dans l’entrée et invita Rose à le suivre. Ils longèrent un long couloir aussi monacal que pouvait l’être un presbytère. Quelques images pieuses colorées égayaient à peine les murs blanchis à la chaux. En revanche, Rose retint un soupir d’aise en pénétrant dans la pièce principale qui faisait office de cuisine et de salle de séjour. Il y régnait une douce chaleur, promulguée par une cheminée monumentale dans laquelle crépitaient des sarments de vigne. Sur la table qui trônait au milieu de la pièce, une marmite fumante embaumait tout l’espace.

— Nous ne voulons pas nous imposer, père Anselme, objecta Gabriel quand leur hôte les invita à se défaire de leurs manteaux.

Rose lui lança un coup d’œil discret des plus éloquents en se défaisant de ses deux pèlerines superposées au risque de commettre un impair en obtempérant à une invitation qu’elle n’était pas censée avoir entendue.

— S’il vous plait, appelez-moi Grégoire. Vous ne vous imposez pas du tout. Quand nous aurons terminé, je vous accompagnerai à l’auberge. Une chambre vous y est réservée.

Le prêtre s’affaira à rajouter deux autres couverts et à servir copieusement les assiettes. Tous prirent place autour de la table. Avant de toucher à son plat, Gabriel continuait son inspection presque déplacée de son hôte.

— Pour être franc avec vous, je ne m’attendais pas à quelqu’un d’aussi jeune non plus. Quelle terrible faute a pu commettre un jeune prêtre pour finir dans un coin pareil ?

Tout d’abord surpris, le prêtre suspendit le geste qui portait un verre d’eau à sa bouche, puis éclata de rire. C’était presque communicatif et Rose dut faire un effort pour ne pas sourire devant la jovialité de cet homme qu’elle trouva d’autant plus séduisant qu’il se moquait ouvertement de son arrogant protecteur.

— Tout le monde n’aspire pas à de hautes fonctions ecclésiastiques. Il y a beaucoup à faire ici et je sais m’en contenter.

— Vous êtes ici depuis longtemps ?

— Un an à peine.

— Comment connaissez-vous Barnabas Varga ?

Le moins que l’on pouvait dire était que l’immortel n’y allait pas par quatre chemins. Rose en fut presque gênée. Leur hôte paraissait tout à fait sympathique pour un prêtre. Or de par son attitude et son ton glacial, Gabriel se montrait suspicieux jusqu’à l’irrévérence.

— Dans ces terres reculées, nous avons souvent à faire à des Egarés qui viennent troubler la vie des habitants. Jusqu’à présent, il ne s’agissait que de quelques âmes égarées que les Wissenden de la Confrérie ont aidé à passer dans l’au-delà, mais il n’y a jamais eu de meurtres.

La voix du prêtre s’était faite plus sourde et son regard se posa sur Rose qui attendait avec impatience le feu vert pour se jeter sur son assiette. Grégoire, sourire aux lèvres, lui fit signe d’attaquer.

— Pas de bénédicités avant le repas, mon père ? constata Gabriel.

Surpris par le rappel à l’ordre, le père Anselme dévisagea son interlocuteur. Rose haussa un sourcil. Depuis quand l’immortel était-il à cheval avec les rituels de ce genre ? Elle l’imaginait tout à fait se mettre à prier devant les banquets servis par la tenancière de La Fleur Blanche avant de répondre à d’autres  genres de prières. C’était l’hôpital qui se moquait de la charité !

A moins qu’il ne suive un autre but qui lui échappait complètement.

Couverture par Erica Petit Illustrations

Toute reproduction totale ou partielle du texte est interdite sans l’autorisation de l’auteur

 

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About Elora (331 Articles)
Scribouillarde compulsive et blogueuse littéraire sur Songe d'une nuit d'été, j'aime autant écrire que découvrir des récits de tout genre. "Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse" comme on dit. J'ai un faible également pour les séries télé, le cinéma et je suis persuadée qu'un jour les chats gouverneront le monde.

3 Comments on Que ceux qui ne peuvent pas mourir lèvent la main – #7

  1. Super sympa ton Blog…
    Joyeuses Fêtes !
    Tony

    J'aime

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