Les Damnés- La lignée des Petrova- Chapitre 6

– J’espère que tu n’es pas sérieux Milan ! fulmina Noura à voix basse pour ne pas être entendue des deux vampires qui attendaient à  l’extérieur de la maison que la famille ait fini de s’entretenir sur les événements des dernières heures.

– Tu as une autre solution à proposer ? demanda vivement Milan. Sois lucide Noura : sans utiliser tes pouvoirs tu n’es pas de taille devant Viktor et ses fils. Nous ne savons même pas combien ils sont, ni quelles sont leurs intentions.

– Il est hors de question qu’ils s’installent ici ! décréta-t-elle. Comment peux-tu seulement l’envisager après ce qu’il vient de faire à Ivan ?

Milan expira longuement en jetant un regard inquiet vers ses enfants qui écoutaient la discussion animée avec une pointe d’anxiété en voyant pour la première fois en 15 ans leur père et leur tante se disputer. Maïa, préoccupée par l’attitude renfrognée de son frère, avait pris place à ses côtés et avait posé une main réconfortante sur son poing serré, posé sur ses genoux.  Depuis qu’il avait fait connaissance avec les méthodes peu orthodoxes de son géniteur, le jeune homme s’était muré dans un silence hostile. Milan aurait donné cher pour savoir quelles pensées s’agitaient derrière ce visage fermé. Il devinait son désarroi face à cette rencontre et se sentait cruellement impuissant à le réconforter. L’époque où le jeune garçon qu’il était venait se réfugier auprès de lui pour lui confier toutes ses peurs et ses doutes  lui manquait ce soir-là plus que jamais.

– Je ne veux pas qu’il leur arrive quoi que soit, reprit calmement Milan en désignant d’un geste ses enfants. Et s’il faut pour cela accepter l’aide de Klaus …et bien j’y consens. Nous avons besoin d’eux que tu le veuilles ou non Noura.

– Ils étaient là il y a 15 ans et ils ont malgré tout laissé notre mère se faire tuer !  s’emporta soudain Ivan en se relevant si brusquement qu’il fit sursauter Maïa.

– Et si Elijah n’avait pas été là, nous serions morts également, reprit Milan.

Le père soutint un instant le regard plein animosité de son fils avant d’abréger une fois pour toute la discussion :

– Ils s’installeront ici jusqu’à ce que tout soit terminé. Le sujet est clos.

De colère, Ivan sortit en trombe de la pièce, renversant sur son passage le fauteuil qui lui barrait la route. Maïa fit un geste pour le suivre et réconforter ce frère qu’elle n’avait encore jamais vu aussi bouleversé mais Milan la stoppa dans son élan.

– Laisse-le. Il a besoin d’être seul, lui demanda-t-il en reportant son attention à nouveau sur Noura qui gardait obstinément le nez baissé sur ses chaussures et les yeux clos pour cacher le désarroi qui l’envahissait.

Elle savait pertinemment que Milan avait raison : que si les originaux décidaient de s’en prendre à sa famille, elle n’avait aucune chance face à eux maintenant qu’elle ne pouvait plus utiliser ses pouvoirs sans risquer de voir débarquer le Conseil. Cette situation la frustrait au plus au point. Devoir supporter la présence de Klaus sous le même toit qu’elle, lui paraissait à cet instant complètement inconcevable. Mais comment l’avouer à Milan ? Comment lui expliquer que la simple l’idée de le savoir, là, dehors, derrière la porte la paniquait totalement. Des images de la nuit où il l’avait transformée s’imposaient, malgré elle, les unes après les autres derrière ses paupières closes. Personne ne savait ce qu’il lui avait fait subir. Elle n’en avait jamais parlé et, à défaut d’oublier, elle avait au moins espéré ne pas avoir son tortionnaire sous le nez tous les matins au petit déjeuner.

Et puis, il y avait Elijah.

 Elijah, qu’elle s’était efforcée de haïr depuis toutes ces années pour l’avoir abandonnée au pire moment. Elle s’était juré de ne jamais lui pardonner d’avoir choisi de suivre Klaus et pourtant dès qu’elle avait reconnu sa silhouette dans le salon quelques heures auparavant, dès qu’il avait posé les yeux sur elle, sa belle détermination s’était très vite carapatée. Elle s’en voulait d’être toujours aussi faible devant lui malgré toutes ces années et avait réagi comme elle le faisait toujours lorsqu’elle se sentait en insécurité : elle s’était emportée, l’avait abreuvée de reproches tant et si bien qu’il avait fini par sortir furieux de la maison en claquant la porte pour attendre dehors le retour de Milan.

– Noura ? Est-ce que je peux compter sur toi ?

La voix de Milan l’extirpa de ses pensées. La jeune femme releva la tête et son regard se posa sur Maïa. Les mains crispées sur son ventre, sa nièce cachait de plus en plus mal son émotion face à ces désaccords qui divisaient sa famille. Devant son visage suppliant, Noura capitula. Sa sécurité était plus importante que le reste. Elle hocha simplement la tête pour acquiescer et se dirigea vers la porte d’entrée. Lorsque sa main se posa sur la poignée, elle inspira profondément avant de la tourner et d’ouvrir la porte.

Les deux frères, qui se trouvaient derrière, tournèrent la tête vers elle dans un même mouvement. Le visage et le regard d’Elijah trahissaient encore la contrariété due à leur dispute. Quand à ceux de Klaus, ils s’illuminèrent soudain d’une expression ironique qui crispa aussitôt la jeune femme  qui serra la poignée de la porte à s’en faire blanchir les jointures. Elle les considéra un instant l’un après l’autre.  Assaillie par les doutes, elle hésitait à nouveau à consentir à cette cohabitation forcée jusqu’à ce que Klaus finisse par tous les balayer en quelques mots.

– Noura ! Quel plaisir de te revoir ! Tu n’as pas changé… Ah bah oui, suis-je bête c’est normal, railla-t-il en arborant un sourire carnassier.

Ses yeux bruns s’obscurcirent soudain de manière inquiétante. Elle tenta de contenir au mieux la colère qui l’envahissait et, avec elle, cette sensation qu’elle n’avait pas ressentie depuis si longtemps. Elle avait réussi à maîtriser ses pouvoirs et à les maintenir en bride pendant toutes ses années et il avait suffi que cet énergumène ouvre la bouche pour qu’elle les sente lui échapper à nouveau.  Et cela, il en était hors de question.

– Non…décidément  c’est au dessus de mes forces, décréta-t-elle de but en blanc en lui claquant la porte au nez.

Klaus resta un instant interloqué devant le culot de la jeune femme avant perdre patience.

– Noura ! Ouvre cette porte ! lui hurla-t-il.

Elijah secoua la tête de dépit et se passa une main sur le visage par avance épuisé par cette cohabitation qui promettait d’être épique. Devant l’absence de réponse, Klaus se mit à frapper dangereusement du poing contre la porte qui trembla sur ses gonds :

– Ouvre ! Ou je te jure que je vais te…

Klaus suspendit sa phrase et son geste lorsque la porte s’ouvrit à nouveau pour laisser apparaître une jeune femme qui lui était encore inconnue et qui le dévisageait d’un air impassible. Klaus jaugea un instant  la jeune femme dont les yeux verts le fixaient avec une  intensité qui le mit soudain mal à l’aise. Lorsque son attention se porta sur son ventre arrondi, Maïa croisa instinctivement son châle pour le soustraire au regard du vampire.

– Vous allez quoi ? demanda-t-elle calmement en croisant ses bras sur sa poitrine.

– Invitez-moi à entrer, ordonna froidement Klaus.

Un discret rictus apparut sur les lèvres de la jeune femme qui n’entendait pas se faire dicter sa conduite par ce vampire arrogant qui en l’espace de quelques heures était déjà parvenu à mettre la pagaille dans sa famille.

– Vous devriez entrer Elijah, il commence à faire froid dehors, proposa-t-elle en décochant à Klaus son plus beau sourire.

Elijah émit un raclement de gorge pour dissimuler son hilarité en passant devant son frère. Ce dernier le fusilla du regard lorsqu’il pénétra dans la maison et finit par perdre définitivement son sang froid :

– Ce petit jeu a assez duré ! Laissez-moi entrer sur le champ, souffla –t-il entre ses dents en s’approchant un peu plus de l’embrasure de la porte.

– « Laissez-moi entrer…s’il vous plait Maïa »…et le tout demandé gentiment, rectifia calmement la jeune femme  dont le sourire avait disparu.

Restés à l’écart dans le vestibule, Elijah et Milan admiraient cette scène surréaliste avec inquiétude et amusement mêlés.

– Le redoutable Klaus tenu en respect par une femme enceinte de six mois… Ça méritait d’être vu au moins une fois, chuchota Elijah à l’adresse de Milan en jetant un regard admiratif en direction de la jeune femme qui l’avait définitivement conquis.

– Eh bien, j’attends, reprit Maïa devant le silence obstiné de Klaus dont les lèvres pincées et les poings serrés trahissaient la colère qui l’animait et qu’il peinait de plus en plus de mal à contenir.

Le vampire se mordit la lèvre inférieure et se racla la gorge dans  laquelle les mots qu’il devait prononcer s’étaient coincés.

–  Maïa… auriez-vous l’obligeance de m’inviter à entrer…s’il vous plait, capitula aussi calmement que possible Klaus.

– Je vous en prie… , l’invita alors Maïa en s’écartant  pour le laisser passer.

Lorsque Klaus posa le pied sur le seuil de la maison, il s’arrêta face à la jeune femme et plongea son regard froid dans le sien.

– Je ne peux rien vous faire, à vous, mais ce n’est pas le cas des autres habitants de cette maison. Réfléchissez-y s’il vous venez à nouveau l’idée de me provoquer de cette manière, la menaça-t-il en approchant son visage du sien.

Klaus soutint un instant le regard perçant qui continuait malgré tout à le défier. La détermination qu’il y lut le troubla autant qu’il l’agaça. Mais moins sans doute que le large sourire qui se dessina sur le visage espiègle :

– Et moi qui pensais que nous allions devenir les meilleurs amis du monde… On commence dès le premier jour à se disputer : je suis déçue, ironisa-t-elle en penchant la tête sur le côté et en feignant une moue de déception.

Mais soudain le doux sourire s’effaça, la jeune femme reprit soudain son sérieux :

–  Vous savez Klaus, vous devriez revoir vos classiques. A chaque fois que le loup parvient à rentrer dans la maison, il finit toujours par y laisser sa peau d’une manière ou d’une autre. Méditez  sur la morale de ces contes s’il vous venait à l’idée de menacer à nouveau ma famille…

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