Ma famille avant tout
– Cette maison n’a jamais été aussi accueillante, ironisa Klaus en poussant d’un geste ample les deux pans de la porte de la grande salle.
Il pénétra dans la pièce d’un pas décidé. Les talons de ses bottes résonnèrent sur les tomettes noircies et abîmées par le temps. Elijah, visiblement contrarié par l’irruption inopinée de son cadet, le suivit à contre cœur laissant Noura, qui tâchait de rester à bonne distance de Klaus, observer la pièce depuis l’embrasure de la porte. Au centre de la grande salle, trônait une immense table recouverte de poussière encadrée par neuf sièges dont le cuir avait également souffert des attaques du temps. Klaus se dirigea vers son extrémité et s’installa à la place qui fut autrefois celle de leur père et posa négligemment ses pieds sur la table avec un sourire de contentement.
– Tu lui ressembles plus que tu veux bien le croire, le provoqua Elijah.
Klaus lança un regard noir à son aîné avant de concentrer son attention sur Noura.
– Approchez et prenez un siège, nous avons beaucoup de choses à nous dire. dit-il en désignant le siège à ses côtés.
La jeune femme ignora l’invitation et ne bougea pas de l’encadrement de la porte.
– Seriez-vous devenue timide en vieillissant ? reprit-il en retirant ses pieds de la table et en se redressant sur son siège. Ce n’est pas vraiment un qualificatif que je pensais vous attribuer un jour ma chère.
– Ah oui ? Eh bien, personnellement il y a quelques qualificatifs que je vous ai toujours attribués qui me viennent à l’esprit, et qui me semble toujours d’actualité, répliqua la jeune femme en évitant sciemment le regard que lui lançait discrètement d’Elijah.
Ce dernier se frotta le front du bout des doigts et ferma les yeux en secouant la tête de dépit. Elle ne pouvait décidément pas s’en empêcher. Même dans ce genre de situation où elle avait tout intérêt à faire profil bas, il fallait qu’elle réplique.
Klaus se leva de son siège et s’approcha lentement de la jeune femme sous le regard inquiet d’Elijah. Il se planta devant elle, la dominant de toute sa taille.
– A la minute où vous me serez devenue inutile, Noura, je me ferai un malin plaisir de vous arracher la langue, dit-il d’une voix calme qui contrastait avec la menace proférée.
– Je….
– Klaus ! Sortons, il faut que je te parle, intervint Elijah pour interrompre Noura avant qu’elle ne prononce la phrase de trop.
Le vampire ne laissa pas le temps à son cadet le temps de contester. Il ouvrit la marche en passant devant la jeune femme qui ne put s’empêcher d’éprouver une certaine appréhension en croisant le regard chargé de reproches qu’il lui lança alors. Klaus emboîta le pas de son frère et le suivit à l’extérieur. Inconsciemment, ils se dirigèrent vers le grand chêne comme ils le faisaient autrefois à chaque fois qu’ils avaient à se parler. Mais du majestueux chêne centenaire, il ne restait plus qu’une carcasse informe et carbonisée que les deux frères contemplèrent silencieusement un long moment, avant de se diriger dans un même mouvement vers la tombe recouverte par les herbes de leur jeune sœur qui se trouvait à proximité.
Klaus rompit le premier ce recueillement qui faisait resurgir beaucoup trop de souvenirs à son goût :
– Qu’est-ce que tu voulais me dire de si urgent ?
– Il y a plusieurs choses que j’aimerais mettre au clair dès maintenant, commença froidement Elijah. J’ai accepté de t’aider, Klaus, mais ce ne sera pas à n’importe quel prix.
Visiblement agacé par le ton employé par son aîné, Klaus le toisa en croisant les bras sur sa poitrine.
– Je t’écoute.
– Avant tout, ne t’avise plus jamais t’intervenir de façon inopinée comme tu viens de le faire. Si tu ne me fais pas confiance, dis-le dès maintenant car il est hors de question que tu surveilles tous mes faits et gestes.
– Tu ne donnais aucune nouvelle : je m’inquiétais, répondit-il avec une mauvaise foi à peine dissimulée à laquelle Elijah répondit par un haussement de sourcil sceptique. Il y a autre chose ?
– Oui…
Elijah s’interrompit et dirigea son attention vers la maison. A travers la seule fenêtre faiblement éclairée, il distingua la silhouette de Noura qui regardait dans leur direction.
– Une fois qu’elle t’aura conduit à la pierre, je veux que tu la laisses tranquille.
Klaus regarda son frère avec étonnement avant de laisser échapper un rire sonore.
– Ne me dis pas que tu t’es laissé attendrir par cette petite peste ?
– Ne dis pas n’importe quoi. Je dis simplement qu’elle n’a rien à voir avec ce qui s’est passé, tenta de se justifier Elijah, vexé d’avoir été percé à jour aussi facilement.
– Par la faute de sa famille, nous avons tout perdu, Elijah. Ne l’oublie pas, répondit Klaus qui reprit soudain son sérieux. La disparition de leur lignée ne pourra être qu’une bénédiction.
Elijah se planta devant son frère. C’était le moment où jamais, il fallait qu’il sache. Il affronta son regard un moment avant de reprendre.
– Imagine qu’Anya ne soit pas morte ce soir là…
Elijah s’interrompit pour détecter sur le visage de Klaus la moindre réaction à l’évocation de cette femme dont ils avaient consciencieusement évité de parler depuis toutes ces années. Il avait conscience de jouer avec le feu mais il lui fallait absolument connaître les sentiments et l’état d’esprit de son frère pour ne pas mettre les jeunes femmes en danger. Klaus se troubla soudain, les sourcils froncés :
– Où veux-tu en venir ? demanda-t-il.
– Tu dis vouloir voir disparaître leur lignée donc ma question est : aurais-tu eu le courage de tuer la femme que tu aimais en sachant ce qu’elle a fait pour te nuire ?
– Je ne sais pas à quel jeu tu joues, Elijah, mais…
– Réponds à ma question : aurais-tu tué la mère de ton enfant ? insista Elijah qui voulait absolument faire réagir son frère.
Klaus se contint pour ne laisser la colère qui l’envahissait prendre le dessus. Il serra les poings au point d’en faire blanchir les jointures et s’approcha d’un air menaçant:
– Tu veux savoir ce que j’aurais fait ? Eh bien, je l’aurai probablement tuée pour ce qu’elle a fait. Mais aussi pour ne pas la voir inévitablement partir et emmener avec elle mon…
Klaus s’interrompit brusquement à l’évocation de cet enfant dont il avait soigneusement enfoui le souvenir. Il s’écarta de son frère et lui tourna le dos pour dissimuler son trouble.
– Je suis désolé, mon frère, s’excusa Elijah.
– C’est du passé, n’en parlons plus. Je ne ferai rien à ta petite protégée puisque tu me le demandes, mais un conseil, Elijah : ne t’attache pas à elle. Vous n’appartenez pas au même monde.
Elijah regarda la silhouette de son frère s’éloigner vers la maison. Arrivé à mi-chemin, il s’arrêta un moment, indécis, avant de renoncer à entrer et de disparaître dans les bois qui entouraient la propriété. Elijah resta encore un moment près de la tombe de Mila pour faire le point sur ce qui c’était passé plus tôt dans l’écurie et sur les paroles de son frères. Une chose était désormais claire : s’il avouait à Klaus qu’Anya était toujours en vie, il la tuerait sans l’ombre d’un doute et malgré le répit accordé à Noura, cette dernière n’était pas à l’abri de ses représailles.
– J’aurais bien besoin de ta clairvoyance Mila, murmura-t-il en s’agenouillant pour arracher les mauvaises herbes qui masquaient l’inscription de la pierre tombale. Je m’apprête à trahir mon propre frère et à l’empêcher à jamais de connaître son fils. Tout cela pour une femme qui nous a menti et pour…
– Elijah ?
Le vampire se releva pour faire face à Noura venue le rejoindre et anticipa la réponse à la question muette qu’il lisait dans ses yeux.
– Je ne lui ai rien dit et je ne lui dirai rien.
– Merci…, murmura-t-elle simplement
Devant le soudain abattement qu’elle lisait sur son visage, Noura comprit à quel point cette décision devait peser sur la conscience de cet homme qui avait toujours fait preuve de loyauté envers son frère.
– Vous allez l’aider à lever la malédiction ? hasarda-t-elle.
– Après ce genre de trahison, c’est le moins que je puisse faire.
– Et si la clé pour briser la malédiction était Maïa…
– Ça suffit ! s’emporta-t-il soudain en faisant sursauter Noura. J’ai dû faire un choix aujourd’hui entre votre famille et la mienne et il est hors de question que cela se reproduise. Désormais la mienne passera avant tout.
– Tout comme la mienne passera avant la vôtre, répliqua froidement Noura avant de tourner les talons.
