Les Damnés: Les origines du mal – Chapitre 2: Anyanka

Chapitre 2 :

Anyanka

            Niklaus avait attendu que ses frères et sa sœur vaquent à leurs occupations pour sortir le plus discrètement possible. Une fois dehors, il inspira profondément l’air chaud et humide comme si le simple fait d’être dans cette demeure était une perpétuelle oppression qui le privait d’air. Il jeta par-dessus ses épaules sa longue cape et contourna le bâtiment principal pour se rendre aux écuries. Il y entra sans méfiance, persuadé que tous les membres de la famille étaient dans la maison. Ne se doutant pas le moins du monde de la présence de son frère aîné resté dans l’ombre, il s’empressa de seller son cheval. Il attachait les sangles sur les flancs de l’animal lorsqu’il se figea en entendant sa voix derrière lui :

— On peut savoir où tu vas à cette heure ? l’interpella vivement Elijah.

— Non, tu ne peux pas savoir, décréta froidement Niklaus en serrant la lanière de cuir avec des gestes rageurs sans même se retourner.

Il ne s’attendait pas à se faire surprendre aussi bêtement et ce contretemps ne fit qu’accentuer sa mauvaise humeur.

— Tu cherches vraiment les ennuis !  le réprimanda Elijah au comble de l’exaspération de voir que son cadet ne manquait décidemment aucune occasion de braver les interdictions paternelles.

— Merci de l’attention que tu me portes, mon frère, mais je te serais reconnaissant si tu cessais de me surveiller comme un enfant, répliqua-t-il en se dirigeant vers la porte.

— Cesse de te conduire comme tel dans ce cas, reprit Elijah en lui barrant la route.

— Ôte-toi de mon chemin ! Je te le conseille…

Le ton de sa voix était dur et son visage montrait une réelle détermination. Elijah capitula. Il savait pertinemment qu’il n’avait aucune chance de raisonner son frère lorsqu’il était dans cet état d’esprit.

— Très bien mais tu en assumeras seul les conséquences cette fois. J’espère qu’elle en vaut la peine, répondit Elijah avec son flegme habituel en le laissant passer.

Dehors, Niklaus entraîna son cheval par la bride jusqu’au porche de la propriété avant de l’enfourcher et de disparaître dans l’obscurité. Quand il fut suffisamment éloigné de la maison, il lança l’animal au galop et se dirigea vers l’orée de la forêt dans laquelle il s’engouffra sans ralentir le rythme. Alors qu’il n’avait parcouru qu’une demi-lieue, le jeune homme modéra pourtant la course folle de sa monture.

Une pluie fine s’était mise à tomber. Autour de lui, la forêt sombre se faisait de plus en plus dense. La voûte formée par la cime des arbres laissait à peine franchir quelques raies de lumière. Des bruits indéfinissables s’élevaient tout autour de lui.  Pourtant Niklaus n’éprouvait aucune crainte dans ce lieu peu accueillant où rôdait peut-être cet animal qui s’en prenait aux villageois mais simplement un sentiment de liberté indescriptible. Il avala une profonde goulée d’air et savoura pleinement cette sensation dont il était de plus en plus avide. Exacerbée par l’humidité, l’odeur des pins était entêtante et lui arracha un sourire de bien-être. Il s’enfonça dans les bois pendant encore une heure avant d’atteindre une clairière dégagée qui apparaissait comme un puits de lumière dans ce lieu sombre.

Elle était déjà là, assise de dos sur un tronc d’arbre couché au milieu de cet espace dégagé. Il s’arrêta et descendit de cheval pour observer en silence la silhouette gracile de la jeune fille. Ses longs cheveux bruns ondulaient légèrement au gré de la bise. Elle avait penché la tête en arrière offrant son visage aux gouttes de pluie.

— Je pensais que tu ne viendrais plus, dit-elle sans se retourner.

Le son de sa voix claire résonna dans la clairière et fit tressaillir le jeune homme.

—  Un contretemps….

La jeune femme se releva d’un bond  et se dirigea vers lui en souriant.

—   Plus important que moi ? demanda-t-elle en lui lançant un regard mutin.

—  Bien sûr que non, répondit-il en baissant les yeux, toujours troublé lorsqu’elle le fixait de cette manière.

—  Que se passe-t-il ? s’inquiéta-t-elle en plongeant ses doigts dans la chevelure blonde.

— Il y a eu une nouvelle  attaque cette nuit.

—  Je sais, murmura-elle.

Surpris, Niklaus releva brusquement la tête :

— Et comment le sais-tu ? Ton village aussi a  été attaqué?

— Non. Ma grand-mère l’a à nouveau ressenti, comme la dernière fois…

— Je ne comprends pas. Ta grand-mère possède des dons particuliers ?

— On peut dire cela, oui, répondit-elle énigmatique en s’approchant un peu plus.

Niklaus laissa échapper un soupir.

— Pourquoi fais-tu toujours autant de mystères lorsqu’il s’agit de toi et de ta famille ? demanda-t-il en lui caressant doucement la joue.

— Si tu savais tout sur moi, tu n’aurais plus de raisons de venir me rejoindre…  Et puis, je n’en sais pas plus sur la tienne.

— Il ne vaut mieux pas et puis je préfère te garder pour moi seul pour le moment.

La pluie se mit à tomber avec plus de force mais ni l’un ni l’autre ne semblait s’en préoccuper. Elle s’était approchée pour venir se blottir contre sa poitrine. Quand elle leva son visage vers le sien, leurs regards se happèrent et ne purent se détacher. Il voulut s’écarter, sentant sa volonté faillir comme à chaque fois qu’elle le regardait avec cette intensité.

— Je ne peux pas rester, annonça-t-il à contre cœur.

Il la sentit frémir entre ses bras.

—  Promets-moi que tu ne sortiras pas ce soir ni la nuit suivante, lui demanda-t-elle.

Le visage de la jeune fille était devenu soudain grave et Niklaus lut dans ses grands yeux bruns une réelle inquiétude.

— Pourquoi ? demanda-t-il intrigué.

—  Ma grand-mère est persuadée qu’il y aura d’autres attaques.

Niklaus commençait à trouver ses mystères concernant sa famille de plus en plus intrigants. Il avait respecté son silence à ce sujet, estimant sa réserve tout à fait naturelle compte tenu du fait que lui-même était incapable de trouver les mots pour s’ouvrir entièrement à elle. Mais ces phrases énigmatiques le troublaient de plus en plus. Il aurait voulu lui demander davantage d’explications sur ces étranges prédictions mais Anyanka se dégagea de son étreinte.

— Je dois rentrer avant qu’on se rende compte de mon absence.

Elle déposa un rapide baiser sur les lèvres du jeune homme et s’éloigna rapidement.

Niklaus regarda la mince silhouette disparaître entre les arbres avec une pointe de frustration. Leurs rencontres  étaient de plus en plus brèves alors que son désir de fuir la maison et d’être avec elle se faisait, lui, de plus en plus fort. Comment une chose aussi fragile avait-elle pu transformer sa vie à ce point ? Avant qu’il ne la rencontre quelques mois plus tôt dans cette même clairière, il ne connaissait que le ressentiment, la haine et la colère. Tous les membres de sa famille étaient proches et partageaient une réelle complicité mais, lui, s’était toujours senti isolé, différent et les réactions des autres, de son père en particulier, n’avaient fait que le conforter dans cette idée. Bien sûr il y avait Elijah. Toujours prévenant, protecteur, attentif… trop peut-être. A chaque fois que son frère prenait sa défense, il avait le sentiment que le fossé entre lui et sa famille se creusait davantage. Mais avec Anyanka tout était différent, elle ne le jugeait pas et semblait comprendre ce qui lui échappait. Elle était parvenue à calmer cette rage sourde qui le dévorait depuis si longtemps. Malgré les risques de voir leur liaison découverte par leurs familles, il n’avait pu se résoudre à renoncer à cette jeune femme impétueuse qui se contrefichait bien des convenances et des règles.

Le bruit sourd du tonnerre l’arracha à ses pensées. Il fallait qu’il rentre rapidement avant que quelqu’un ne s’aperçoive de son absence.

Lorsqu’il arriva dans la cour de la propriété, il fut surpris par le calme qui y régnait. Avant même qu’il ne pose un pied sur la première marche du perron, la porte d’entrée s’ouvrit violemment. La haute stature de son père apparut dans l’embrasure :

– D’où viens-tu Niklaus ?

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